Jean-Jacques Goldman sur TV5
TV5 Questions, 20 et 21 novembre 1999 , 20 novembre 1999
PREMIÈRE PARTIE
Patrick Simonin : Mesdames, messieurs, bonjour. Depuis tant d'années maintenant, il fait partie de notre famille, de votre famille. Vous l'avez choisi, c'est votre chanteur préféré. C'est un immense bonheur de le recevoir. Vous avez été plus de 100 000 à travers le monde à voter pour lui. Évidemment, c’est une manière aussi de vous tendre la main.
[Extrait concert : Nos mains]
Patrick Simonin : Jean-Jacques Goldman, merci d'être ici sur ce plateau de TV5, c'est un réel bonheur. Vos chansons nous trottent dans la tête, c'est toujours un infini plaisir. Quand vous voyez sur TV5 qu’à travers le monde, tous, malgré les frontières, ont voté pour vous, que ressentez-vous ?
Jean-Jacques Goldman : Ça fait plus plaisir de savoir qu'on vote pour soi plutôt qu'on nous oublie. Ça me touche beaucoup, c'est la raison pour laquelle je suis venu le dire.
[Extrait : Nos mains]
Patrick Simonin : Vous faites des tournées à travers le monde, vous rencontrez des gens très loin parfois qui connaissent vos chansons par cœur, c'est fou, non ?
Jean-Jacques Goldman : Oui. C'est un des intérêts de la France. Quand on se retrouve parfois à 10 000 km, ou même aux antipodes, on se retrouve comme dans un département à côté de Limoges, c'est-à-dire que les réactions sont extrêmement similaires finalement. Parce que les radios font déjà pas mal de travail et les télés aussi. Ce sont des publics qui ressemblent beaucoup au public de métropole.
Patrick Simonin : Le message des chansons de Jean-Jacques Goldman c'est : pousser des frontières, la liberté, l'envie de vivre, être indépendant, refuser le conformisme aussi d'une certaine façon, la fraternité. Ce sont des valeurs d'aujourd'hui, cette manière de...
Jean-Jacques Goldman : Je ne sais pas si ce sont des messages décidés, j’écris juste une chanson. Je ne me sens pas investi d'une mission et ne suis pas un messager de quelques idées fondamentales. En fait, j'écris des chansons, et probablement dans ces chansons, circulent des convictions et des valeurs que je peux avoir. Mais à aucun moment je n'essaye de donner des leçons aux gens et de leur expliquer comment vivre.
Patrick Simonin : On dit qu'une chanson ne peut peut-être pas changer le monde mais qu’elle peut le fédérer, qu’elle peut rassembler les gens. Cette chanson "Je te donne toutes mes différences, tous ces défauts qui sont autant de chance", quand tout le monde la chante, ça change les choses quand même non ?
Jean-Jacques Goldman : Non, je crois que vous l'avez bien dit : cela ne change rien, ça fédère. Ça permet à des personnes qui pensent la même chose, qui ont le même état d'esprit ou la même sensibilité de se rassembler et d'être ensemble. C'est une chose qui me surprend à chaque fois quand je vais à des concerts, c'est-à-dire que quand je vais au concert de quelqu'un que j'aime beaucoup, je me retrouve avec, autour de moi, des gens qui forcément me ressemblent, avec lesquels il y a une connivence immédiate. Les chansons peuvent servir à ça.
Patrick Simonin : Il y a dans le dernier album une chanson dans laquelle vous citez le prénom de vos parents : "Bonne idée", une bonne idée ont-ils eu de se rencontrer ces jours-là. Pensez-vous souvent à eux ?
[Jean-Jacques Goldman hésite à répondre, gêné]
Patrick Simonin : Comme tout le monde ou autrement ?
Jean-Jacques Goldman : Oui, comme tout le monde... peut-être un peu particulièrement parce que l'histoire et les périodes qu'ils ont traversées ne sont pas du tout normales, elles ne ressemblent pas à d'autres.
[Extrait : Bonne idée]
Patrick Simonin : On peut dire que votre père est né dans le ghetto ?
Jean-Jacques Goldman : Il est né en Pologne, ma mère est née en Allemagne, ils ont fui tous les deux ces pays-là, ils se sont rencontrés en France et ils ont fait des petits français.
Patrick Simonin : À Montrouge.
Jean-Jacques Goldman : Oui.
Patrick Simonin : Il y a une chanson parmi les premières qui s'appelait "Comme toi", à la manière de Jean Ferrat avec "Nuit et brouillard", une chanson qui est entrée dans le hit-parade. C'est-à-dire : faire entrer et faire comprendre des choses fortes, notamment la Shoah, aux jeunes. C'est une chose que vous avez envie de faire ou refaire ? Ferrat disait : "Je twisterais les mots s'il fallait les twister".
Jean-Jacques Goldman : Oui mais là, c'est ce que je vous disais tout à l'heure, la démarche n'est pas la même dans "Nuit et brouillard", ça commence en disant : "Ils étaient des millions, ils étaient des milliers dans les wagons plombés" etc... Il y a vraiment une réelle envie de parler des camps de concentration. Dans mon cas, c'est parti d'une photo dans un album de famille de ma mère. On peut très bien écouter cette chanson sans penser du tout que ça parle de cela. C'était juste un visage de petite fille qui m'avait touché. C'est peut-être ma façon de parler de ces choses-là, peut-être dans un genre plus imagé qu'une vraie thèse sur l'extermination.
Patrick Simonin : La chanson disait : "Elle s'appelait Sarah, elle n'avait pas huit ans. Sa vie c'était douceur, rêves et nuages blancs. Mais d'autres gens en avaient décidé autrement". On pense à une petite fille du film "La liste de Schindler" de Steven Spielberg.
Jean-Jacques Goldman : Moi je pense à une petite fille très précise dont j'ai encore la photo et qui était dans un album de famille de ma mère.
Patrick Simonin : "Né en 17 à Leidenstadt" est une autre chanson, chantée avec Carole Fredericks et Michael Jones, dans laquelle il y a l'interrogation : "Qu'aurais-je fait ? Que peut-on faire ? Peut-on nous épargner d'avoir à choisir aussi ? Ça veut dire que l'homme en lui-même a quand même les ressources nécessaires et que même dans les pires situations, il y a toujours quelque chose de bon ?
[Extrait : Né en 17 à Leidenstadt]
Jean-Jacques Goldman : Ce que je dis à la fin c'est souhaiter ne jamais avoir à faire ces choix. Il y a une phrase de Marx qui explique bien cela, c'est : "Les données objectives déterminent la conscience", c'est-à-dire qu'on va penser en fonction de la façon dont on a été élevé, de ce qui se passe sur le plan social, sur le plan historique et on n’est que ça. Alors de temps en temps, il y a des personnes qui s'élèvent contre ces espèces de torrents qui font qu'en Afrique du Sud, probablement 99% des Blancs étaient pour l'Apartheid pendant un moment. Ce n'est pas parce qu'ils sont plus mauvais que nous, c'est parce qu'il n'y a pas eu la Révolution Française avant, Jules Ferry ou les mêmes écoles, c'est parce qu'ils ne viennent pas du même endroit. Mais sont-ils plus mauvais que nous et nous surtout meilleurs que les autres ? Ça, j'en doute.
Patrick Simonin : La chanson "Rouge" avec les Chœurs de l'ex Armée Rouge est aussi un rêve d'enfant ? Parce que je crois que le premier spectacle que vous ayez vu c'est "Les Chœurs de l'Armée Rouge". C'était aussi une façon de dire que le rêve n'est pas mort parce que la réalité a ce qu'elle a été mais le rêve est respectable ?
Jean-Jacques Goldman : C'est avant tout une référence musicale. Quand vous entendez 40 choristes de l'Armée Rouge chanter, c'est, pour n'importe quel musicien, quelque chose d'extrêmement impressionnant donc effectivement c'est déjà un rêve musical de se dire : "Un jour, je ferai une chanson et j'aurai 40 choristes", c'est un luxe.
[Extrait : Rouge]
Jean-Jacques Goldman : Mais effectivement, au-delà de ça, il y avait toutes les convictions qu'avait pu avoir mon père en particulier, qui l'ont fait vivre et en tout cas traverser toute cette période. Parce qu'on ne peut pas traverser des périodes comme celles-ci sans avoir des convictions et des explications. Et de voir comme ses idéaux ont été dévoyés, effectivement c'est une façon de rendre hommage aux idées, en laissant les hommes un peu à part.
Patrick Simonin : "La vie par procuration", c'est ce qu'elle raconte cette chanson : on peut vivre une vie humble et avoir des rêves aussi. Ou "Il changeait la vie", il changeait la vie à sa manière, en forgeron... où tout le monde peut faire bouger les choses. Ça veut dire qu'on n'a pas besoin d'être président de la République pour être important ?
[Extrait : Il changeait la vie]
Jean-Jacques Goldman : "Il changeait la vie" est une chanson spécifiquement anti révolutionnaire. C'est-à-dire que "Changer la vie", ça a été un slogan extrêmement usé et éculé. En fait, rien n'a beaucoup changé. Par contre, votre vie change effectivement quand vous allez chez le boulanger, si le pain est bon ou pas, et ceci quotidiennement. Ou si vous avez mal aux pieds quand vous revenez de chez le cordonnier ou si le cordonnier fait bien son boulot. Ou encore si votre professeur de biologie est fort et vous transmet sa passion, ou bien s’il est fou et absent. Cela fait d'énormes différences dans la vie des gens, dans le plan quotidien. Alors la révolution avec un grand “R”, on a quand même un petit doute sur le moment où ça va arriver. En attendant, je pense qu'on peut, chacun à son niveau, être un bon présentateur, essayer d'intéresser les gens, de faire des chansons qui puissent intéresser les gens, ou faire du pain qui soit bon.
Patrick Simonin : Qu'est-ce qui fait plaisir aujourd'hui à Jean-Jacques Goldman ? C'est d'abord de tourner, de rencontrer le public, de composer et de se dire que c'est éphémère aussi ? C'est un peu fou, non ?
Jean-Jacques Goldman : Maintenant, je n'ai plus tellement l'impression que ce soit éphémère - je parle pour moi - je ne dis pas que mes chansons vont rester mais je sais que ma vie va être dans la musique maintenant. Il y a un âge où vous savez qu'on fera appel à vous encore une dizaine d'années et qu’ensuite ce sera la retraite. Je me sens extrêmement privilégié, j'ai beaucoup de chance de faire... En gros je fais professionnellement quelque chose que je ferais par loisir si je n'en faisais pas mon métier, j'ai beaucoup de chance.
[Extrait : Nos mains - fin de vidéo]
DEUXIÈME PARTIE
[Extrait : Envole-moi]
Patrick Simonin : Jean-Jacques, on pense aussi à ces débuts qui n'ont pas été faciles : le violon, la guitare, Taï Phong, Montrouge, le magasin de sport, les premiers albums et puis les critiques qui ont été très dures, mais le public est resté derrière vous. Quelles sont les premières émotions que vous vous rappelez ? C'est la scène, c'est d'abord le public qui dit ce qu'il aime ?
Jean-Jacques Goldman : Non, on a les premières émotions à 6 ou 8 ans, quand on joue du violon dans un petit orchestre de chambre par exemple, et puis tout à coup on se rend compte qu'avec un petit morceau de bois, des cordes en métal tendues dessus et du crin de cheval (de je ne sais pas quoi de cheval), on arrive à sortir un son qui est joli, et là, ça commence à être du génie humain. Ou alors qu'avec plusieurs voix, on arrive alors à faire quelque chose de beau. C'est cela les premières émotions musicales. On sait que notre vie va se dérouler dans ce secteur-là. Mais sur le plan professionnel, c'est la première fois, quand vous êtes chez vous en train de préparer votre café et que tout à coup à la radio vous entendez votre chanson, cela fait bizarre.
[Extrait : Il suffira d'un signe]
Patrick Simonin : On doit vous poser souvent des questions sur le succès, mais il est quand même immense, ça change quelque chose ? Je veux dire simplement, parce qu’on sait que ce n'est pas forcément pour cela que vous avez chanté au départ.
Jean-Jacques Goldman : Oui ça change, oui.
Patrick Simonin : Ça ne fait pas un peu peur ? Ça ne dépasse pas les normes parfois ?
Jean-Jacques Goldman : Ça a pu le faire il y a quelques années, mais après, ça se calme. Les comportements excessifs, ce sont souvent les gamins et les gamines de 8 à 15 ans qui les ont. Mais à présent, ils passent devant moi sans me regarder. Ils sont après d'autres maintenant.
Patrick Simonin : On a conscience qu'une chanson peut aider à vivre, même pour un adolescent qui est tout seul dans sa chambre et qui écoute Jean-Jacques Goldman. Il y a quelque chose d’autre aussi, il y a d'abord le rythme de cette musique qui donne envie de chanter et de danser aussi. C'est un message positif. On a l'impression que dans vos concerts, il y a comme un bonheur de vivre.
Jean-Jacques Goldman : Il est clair que les gens se reconnaissent. C'est ce qu'on disait tout à l'heure : ils se reconnaissent autour d'une chanson, peut-être d'une attitude et d'une musique aussi. Ils se ressemblent un peu également. Dans mes chansons, il y a de préférence des éléments positifs, je dirais même optimistes, plutôt qu'un spleen à la "The Cure" ou certains autres chanteurs qui vont effectivement s'adresser à des adolescents plus perturbés, plus noirs.
Patrick Simonin : Vous n'avez pas de regret de ne plus travailler dans le magasin de sport ? Vous avez continué à y travailler même après avoir vendu un million de disques. Avec la famille, vous étiez vendeurs de chaussures. C'est vrai que vous avez hésité ?
Jean-Jacques Goldman : Oui, j'ai hésité. Il n'y avait pas que des chaussures, il y avait un peu de tout.. Mais je me souviens plus des chaussures, oui. J'avais fait partie d’un groupe qui s'appelait Taï Phong et lorsque le groupe a voulu partir en tournée, il fallait que j'abandonne mon “gagne-pain”. J'ai donc laissé tomber Taï Phong parce que ça ne me paraissait pas assez sûr. Je n'ai jamais été vraiment très aventurier. J'avais une femme, des enfants. Personne ne payait mon loyer à ma place donc j'ai vraiment attendu d’être sûr avant de pouvoir vivre de cela.
Patrick Simonin : Il y a Céline Dion, Patricia Kaas, Johnny, pour qui vous avez composé de formidables chansons, ce sont aussi par procuration des succès extraordinaires. C'est difficile de se mettre dans la peau d'une femme, par exemple : de faire chanter "Je voudrais la connaitre" à Patricia Kaas ou "Pour qu'il m'aime encore" [sic] à Céline Dion ?
[Extrait : S'il suffisait d'aimer - Céline Dion en concert]
Jean-Jacques Goldman : Il faut faire des stages, il faut bien connaître les femmes donc je m'y emploie vraiment quotidiennement.
[Extrait : Je voudrais la connaître - Patricia Kaas]
Jean-Jacques Goldman : Et puis peu à peu on arrive à savoir comment ça fonctionne - le "ça" avec des guillemets - comment elles fonctionnent, comment est leur façon d'être, de penser.
Patrick Simonin : Et pour Joe Cocker, vous avez composé au moins une chanson, je crois, sur l'album. C'est aussi un rêve de gamin ça quand même, non ? Parce que Joe Cocker... je suppose que vous deviez user ses disques à Montrouge, non ?
Jean-Jacques Goldman : Au début, j'ai renoncé parce que je n'avais pas le temps. Mais quand on vous propose une chanson pour Joe Cocker, ça vaut le coup de se lever tôt et de se mettre à son piano.
Patrick Simonin : Par moment, vous n'avez pas envie d'interpréter aussi des chansons des autres ?
Jean-Jacques Goldman : Je ne me sens pas du tout interprète, je me sens vraiment faiseur de chansons et à ce titre je sais ce qu’est un véritable interprète, je sais ce qu’est Johnny quand il chante "L'envie", Céline Dion quand elle chante "S'il suffisait d'aimer" donc je suis extrêmement humble en tant qu'interprète. Je me sens capable de chanter mes chansons mais j'avoue que je ne me mesurerais pas à des monuments dans ce genre-là.
[Extrait : S'il suffisait d'aimer - Céline Dion en concert]
Patrick Simonin : Une autre chanson “Elle ne me voit pas”, je pense à la musique d'Astérix qui peut paraître anecdotique mais Obélix et ses différences qui aime Falbala. Là, vous avez fait une très belle chanson sur la différence, le droit à la différence et le fait que la chanson dit que rien ne pourra changer cela, même si l'amour est fort, il y a ces barrières. Cela veut-il dire qu'on doit toujours aller au-delà de soi, au-delà des frontières, là-bas ?
Jean-Jacques Goldman : Non, je ne donne pas de conseil, je constate cela, mais je dirais plutôt le contraire : "Il faut apprendre à renoncer dans des cas comme ceux-ci". Quand il s'agit de grandes injustices qu'on peut changer, là il faut se battre pour ça. Mais quand un type est gros et moche, que voulez-vous y faire ? Elle, elle est belle et préfère un beau garçon. Ce sont des injustices qu'aucun régime politique ne pourra changer. Il faut faire avec.
[Extrait : Elle ne me voit pas]
Jean-Jacques Goldman : Ça donne peut-être des choses très difficiles à vivre et probablement aussi qu'on peut puiser des choses que le bellâtre ne connaîtra jamais.
Patrick Simonin : Les Restos du Coeur, vous êtes beaucoup impliqué dans ces Restos du Coeur, ils sont toujours là parce qu'il faut aider les gens qui sont dans la rue, qui ont besoin de manger. C'est très important, ça rapporte beaucoup d'argent. C'est quelque chose qui vous dit que vous êtes fier aussi de ça, à plusieurs parce que vous n'êtes pas seul ?
[Extrait : Le monde est stone - les Restos du Coeur]
Jean-Jacques Goldman : Encore une fois, c'est plus du plaisir qu'une mission. Tout ça s'est fait non pas par tant de conviction que ça mais plutôt par relation. D'abord avec Coluche, ensuite avec Véronique Colucci : on se réunit, on a du plaisir à être et à travailler ensemble, et puis le projet fonctionne. C'est de préférence sur ces notions de plaisir que réellement de militantisme. On sait très bien, d'une part, qu'on ne va pas changer définitivement les choses avec les Restos du Coeur et d'autre part qu’il n'y aurait pas la faim en France, ils n'existaient pas. Ou bien il y aurait eu d'autres organismes, qui l'ont toujours fait d'ailleurs, des organismes soit municipaux, politiques ou religieux qui s'occuperaient de ça. Donc ce sont de grosses questions.
Patrick Simonin : Il y un livre qui va sortir avec Alain Etchegoyen. Jean-Jacques Goldman, tu poses des questions sur les pères, la relation avec les pères, ça s'appelle : "Les pères ont des enfants". C'est plus Jean-Jacques Goldman papa ou plus Jean-Jacques Goldman qui se souvient de son père ?
Jean-Jacques Goldman : Alain Etchegoyen est un philosophe et un ami, nous avons le même âge. A chaque fois qu'on se voit, on parle beaucoup de nos enfants, de tout ce qu'on a loupé avec eux, de tout ce qu'on a réussi et du plaisir qu'on a à être père. C'est lui qui a eu l'initiative de ce livre. Je lui pose donc des questions comme un père lambda (ou un père-landa) et lui me répond en tant que penseur et philosophe.
Patrick Simonin : Il dit que c'est d’abord un échange et que ces relations changent. Aujourd'hui, on ne vit pas comme Jean-Jacques Goldman vivait à Montrouge avec son papa, ce n'est plus du tout pareil ?
Jean-Jacques Goldman : C'est-à-dire que les pères de notre génération ont beaucoup de choses à inventer : parce que ceux de la génération précédente reproduisaient ce qu'ils avaient vécu avec leur père. Nous, depuis 68, n’avons pas grand chose en commun ni sur les choses à transmettre, ni sur la façon de les transmettre. Nous n’avons pas la même musique, les mêmes vêtements, les mêmes pensées, les mêmes libertés ni les mêmes valeurs, donc on doit tout réinventer.
Patrick Simonin : Ce siècle se termine, Jean-Jacques. Évidemment, un voile va se tirer sur ceux qui ont vécu ce siècle terrible, parfois de cendre et d'horreurs. Que peut-on espérer maintenant ? D'abord ne pas oublier et se souvenir de ce qui a été extraordinaire chez ceux qui ont été là ? Il y un spectacle "Celui qui a dit non" sur le Général de Gaulle, doit-on se dire qu'on peut tout attendre de l'homme ?
Jean-Jacques Goldman : Je suis très optimiste, mais je pense qu'il vaut mieux naître dans dix ans qu'il y a cent ans, ça c'est une certitude, sauf pour...
Patrick Simonin : Il y a des menaces, on voit monter l'extrême droite, des choses comme ça.
Jean-Jacques Goldman : Oui, enfin je trouve qu’on la voit peu, on remarque quand-même essentiellement la démocratie qui avance. Je ne suis pas du tout pessimiste, je ne dis pas que tout va bien, mais quand on se rappelle la vie des gens - je ne parle pas de quelques aristocrates ou quelques privilégiés - mais de la vie des gens en général, en Chine il y a cent ans ou en France, globalement, maintenant les gens vont à l'école et mangent, ce sont des luxes par rapport à cette période-là.
Patrick Simonin : Jean-Jacques, quand on voit le public qui chante vos chansons, on l’a vu au Zénith encore, il y a la sortie de ce formidable album live, on connait les chansons par coeur, on dit que vos chansons font partie de notre vie, que vous accompagnez la vie de beaucoup de gens. Vous avez envie de leur dire merci aussi ?
[Extrait : Nos mains - en concert]
Jean-Jacques Goldman : Certainement, je suis extrêmement reconnaissant. Vous savez, au début, on est là sur un piano, sur une guitare puis tout à coup on est touché par quelque chose. Je connais tellement de musiciens pour lesquels ces musiques vont rester chez eux. Le fait de pouvoir les envoyer sur des disques ou sur des clips et que les gens ressentent la même chose, soient touchés par cela, je trouve ça extrêmement touchant pour moi. Donc effectivement, je suis vraiment très reconnaissant de cette attention et de cette compréhension, à quel point ils comprennent bien, de cette bienveillance.
Patrick Simonin : Si vous alliez sur une île déserte, vous emporteriez un disque de qui ?
Jean-Jacques Goldman : Un seul ? Je prendrais un disque de Blues.
Patrick Simonin : Aretha Franklin ?
Jean-Jacques Goldman : C'est déjà plus sophistiqué. S'il n'en fallait qu'un… oui allez, Aretha Franklin mais un disque de Gospel. Elle a fait un album de Gospel qui était ...
Patrick Simonin : Le premier disque de Jean-Jacques Goldman qu'on n’a jamais trouvé nulle part était aussi du Gospel. Il était vendu à la sortie de la messe. Comme musicien ?
Jean-Jacques Goldman : C'est cela. Je faisais les chœurs aussi. C'étaient des reprises, il y avait "Jericho", des choses comme ça.
Patrick Simonin : Quel âge aviez-vous ?
Jean-Jacques Goldman : Je devais avoir quatorze ou quinze ans. Cela faisait déjà longtemps que je faisais de la musique.
Patrick Simonin : C'est d’abord l'amour de la musique ?
Jean-Jacques Goldman : C'est un moyen d'expression. Comme pour d'autres, ce peut être la peinture, la parole, l'écriture, la photographie, mais pour moi cela passe avec des notes.
Patrick Simonin : "Peur de rien blues", c'est une chanson qui dit qu’il faut foncer ?
Jean-Jacques Goldman : Je crois qu'il y a des chemins comme ça, naturels, qu'on doit suivre. Je ne sais pas s'il faut être si déterminé que cela. Je ne me sens pas tant que ça, je suis une espèce de chemin qui était tracé depuis toujours et qui a probablement été tracé auparavant par mes parents, par leur histoire.
Patrick Simonin : Il y a un souvenir qui vous revient de toutes ces années un peu folles ? Le moment le plus fort dans ta vie, au moment où le siècle se termine.
Jean-Jacques Goldman : Un moment historique ou me concernant moi ? Je ne sais pas, je ne suis pas trop doué pour ce genre de...
[Jean-Jacques est gêné et ne sait que répondre]
Patrick Simonin : En un mot maintenant, que va-t’il se passer ? C'est d'abord la chanson...
[Patrick Simonin rit, gêné, il perd le fil de l’interview pendant quelques minutes]
Patrick Simonin : Je ne sais plus quoi dire, heureusement qu'on n'est pas en direct. Il faut trouver une fin là, on va essayer de trouver un truc pour faire quelque chose d'un peu...
Jean-Jacques Goldman : Ah oui d’accord, on cherche la chute. Chuut ! Chuut, ce n'est pas mal.
Patrick Simonin [cherchant dans ses feuilles] : Voilà, attends : "Envole-moi"... Jean-Jacques, maintenant, donc... De quoi je pourrais parler, merde [sic] ! Il faut que je trouve une chute.
Jean-Jacques Goldman : Parlons de … je ne sais pas moi... Pamela Anderson, un truc comme ça [rires].
Patrick Simonin : Ah oui ça marche ça ! Et les amours, Jean-Jacques ?
Jean-Jacques Goldman : J'ai dit Pamela Anderson, je n'ai pas dit...
Patrick Simonin : Merci infiniment Jean-Jacques Goldman d'être venu avec une telle sincérité sur le plateau de TV5, pour dire merci à ces cent cinq mille téléspectateurs du monde entier qui ont voté pour les chansons qu'ils aiment.
Jean-Jacques Goldman : Je vous remercie de votre accueil et je vous remercie tous pour cette attention qui me touche beaucoup.
Patrick Simonin : Merci Jean-Jacques, merci à vous de nous avoir suivi et très bonne journée à tous.
[Extrait concert : Nos mains - fin]