Confidentiel — Jean-Jacques Goldman
Confidentiel, RTL, 21 avril 2018 , 21 avril 2018
Bonjour et bienvenue à toutes et à tous dans ce nouveau numéro de Confidentiel, où chaque samedi en début d’après-midi, je vous emmène sur les chemins de traverse d’une personnalité, comment parfois le succès se construit dans le doute, la contradiction, les interrogations.
La vie de l’homme dont je vais vous parler est faite de ses blessures intimes sur lesquelles il a presque toujours gardé le silence. Le "boss" de la chanson française, comme on l’appelle parfois, a toujours pris soin de refermer derrière lui chaque porte qu’il avait ouverte, sans doute pour mieux se protéger. Il est l’une des stars les plus aimées, les plus talentueuses du moment, mais aussi l’une des plus secrètes.
Confidentiel, Jean-Jacques Goldman, c’est tout de suite.
["Encore un matin", "Américain", "Quand la musique est bonne" – courts extraits]
Jean-Jacques Goldman n’a jamais été au premier rang sur les photos. Depuis l’enfance, il préfère être derrière les autres ou regarder ailleurs au moment du déclic.
C’est son père qui lui a enseigné, dès ses premiers pas, cette manie de ne pas se mettre en avant, une habitude prise pendant la guerre par Alter Mojsze Goldman, juif polonais, ancien résistant, et son épouse Ruth : ne jamais attirer l’attention. C’est comme cela qu’ils avaient pu échapper à la traque des nazis.
C’est dans ce devoir de discrétion et de retenue que sont élevés Jean-Jacques Goldman, sa sœur et ses deux frères. Il sera donc un enfant sage qui ne se fera pas remarquer, jouant du violon et du piano.
La famille tient un magasin d’articles de sport à Montrouge. Les Goldman sont juifs, mais pas du tout pratiquants. La religion n’a jamais été chez eux une préoccupation, ils sont tout aussi bien amis avec le rabbin de la synagogue qu’avec les curés de la paroisse Saint-Joseph.
Jean-Jacques Goldman chante d’ailleurs dans la chorale de cette église, dans un groupe d’enfants baptisé The Red Mountain Gospellers.
Premier spectacle sur des airs venus d’Amérique et même un premier disque sur lequel le petit Goldman joue de l’orgue, un 45 tours financé par le curé de la paroisse, le père Dufourmantelle.
Avec ce disque de gospel vendu à la sortie de la messe, Jean-Jacques Goldman a pu faire ses premiers pas dans un studio d’enregistrement. Il s’y est senti immédiatement à son aise, même s’il n’a aucune ambition de briller dans le show-biz. La musique n’est pour l’instant qu’un jeu, l’occasion de s’amuser avec son copain Dominique, en interprétant du Johnny ou du Claude François, dans les bals et les "boums".
Premiers succès et premiers cachets du samedi soir, une ou deux bières, quelques flirts, mais le lundi, retour sur les bancs de l’école.
["Que je t’aime", Johnny Hallyday – extrait]
On l’a compris, Jean-Jacques Goldman n’est pas un révolté. "J’ai toujours été un gentil garçon et un gentil fils", reconnaît-il. Un garçon bercé par le serment familial de ne pas faire de bruit. Pour le moment, il n’est en colère contre personne, même pas contre le pouvoir, les flics, les institutions qui, en ce mois de mai 1968, sont la cible de cette jeunesse française qui monte sur les barricades et jette des pavés.
Il a 17 ans, l’air du temps est au gaz lacrymogène, mais Goldman ne s’en mêle pas. Il respire ailleurs, il ne descendra pas dans la rue, ni pour ni contre ce mouvement qui balaie l’histoire. Absent tout simplement.
["Charognes", Lise Medini, extrait]
Dans la famille, il aurait pu pourtant être à bonne école de la contestation, son demi-frère, Pierre Goldman, né d’un premier mariage sept ans plus tôt que lui, est l’un des agitateurs les plus en vue de la Sorbonne. Il dirige le service d’ordre des étudiants communistes. Un meneur pur et dur. Pierre ne cherchera pas à entraîner Jean-Jacques dans la tourmente du Quartier latin. Mais il va être à jamais la personne qui va changer sa vie, occasionner chez la future star une balafre profonde, cruelle et secrète, qui ne se refermera jamais.
Impossible donc de ne pas relier le propre destin de Jean-Jacques Goldman à celui de ce frère pas comme les autres.
Après la révolte de mai, leurs chemins se séparent. Jean-Jacques Goldman décroche son bac D, puis entre comme prévu à l’EDHEC, l’école de commerce de Lille, histoire de prendre une garantie sur l’avenir dans une famille pourtant bien ancrée à gauche où l’on n’a jamais cultivé la couleur de l’argent.
Cet été-là, il le passera à traverser les États-Unis en stop et sac à dos.
Pierre Goldman, le frère rebelle, lui, a disparu – parti au Venezuela combattre avec les rebelles communistes, puis de retour à Paris, fasciné par la lutte armée. Il devient braqueur pour financer la cause révolutionnaire, trois hold-up, accusé d’un quatrième où, cette fois, deux pharmaciennes ont été tuées. Il nie, aucune preuve tangible, mais il est jugé. Pierre Goldman devient alors une icône de la gauche intellectuelle, le bouc émissaire d’un pouvoir qui se venge, dénoncent ses soutiens illustres : Jean-Paul Sartre, Simone Signoret ou encore Maxime Le Forestier qui lui dédiera une chanson.
["La vie d’un homme", Maxime Le Forestier, extrait]
Jean-Jacques Goldman est au tribunal quand son frère est jugé. Spectateur malgré lui d’un moment d’histoire qui se déroule sous ses yeux. Lui qui vivait caché entre ses études commerciales et ses rêves de musique, le voilà assis dans cette salle d’audience. Toute la famille est là pour soutenir le fils rebelle. Jean-Jacques Goldman fréquentera ensuite le parloir de la prison de Fresnes. Pierre, innocenté pour le double meurtre, purge sa peine pour les hold-up.
Quelques années plus tard, en 1979, il suivra un cercueil portant une rose rouge, celui de son frère assassiné en pleine rue à Paris, sans que l’on ne sache jamais qui l’a tué.
Le roman secret de ce frère perdu n’a jamais cessé de hanter Jean-Jacques Goldman. Même s’il a toujours préféré laisser cette page fermée, s’efforçant de continuer à vivre comme si tout cela, au fond, n’avait jamais existé, comme si les morts ne venaient jamais réveiller les vivants. C’est pourtant ce frère qui aura nourri une bonne partie de sa rage et de ses convictions.
Jean-Jacques Goldman reste sur sa trajectoire, études studieuses et musique pour s’amuser. Il écoute en boucle Aretha Franklin, fasciné par ce tempo, cette voix.
["Think", Aretha Franklin, extrait]
Son premier groupe, Phalanster, a un petit succès et se produit même un soir sur la scène de l’emblématique Golf Drouot.
Son diplôme d’école de commerce en poche, il vend des baskets dans le magasin familial, avec son frère cadet Robert qui, un jour, deviendra son discret manager.
Un deuxième groupe, monté sur un coup de tête, avec deux guitaristes d’origine vietnamienne, Khanh, ingénieur du son, et Tai, employé de banque, va apporter à Jean-Jacques Goldman ce qu’il n’a jamais recherché et peut-être intimement ce qu’il redoutait : la notoriété.
[Annonce de Danielle Gilbert présentant Tai Phong et annonçant "Sister Jane" – extrait]
En cette année 1975, Jean-Jacques Goldman a 24 ans et se retrouve embarqué dans l’aventure Tai Phong. Le nom du groupe signifie "grand vent" et un premier tube longtemps façonné en studio va créer une tempête. "Sister Jane" ondule sur les derniers ressacs de la vague pop des sixties.
Quatre ans de chansons, en cette fin des années 70, le paysage musical est un bric-à-brac où tout semble permis. Tai Phong, ses sonorités insolites, son rock symphonique, se fait remarquer, tout comme son leader Jean-Jacques Goldman.
C’est l’époque où les yéyés ont disparu, où les vieilles idoles quittent la scène et où les nouveaux talents, Balavoine, Sanson, Jonasz, donnent de nouvelles couleurs à la chanson française.
La silhouette longiligne et effacée de Jean-Jacques Goldman n’a pas échappé au tout jeune producteur Marc Lumbroso. Il a écouté quelques-unes de ses mélodies solos passées inaperçues et trouvé que cette voix-là et ce qu’elle disait ne ressemblaient à rien de ce qui pouvait exister.
["Les nuits de solitude", extrait]
Dans ce catalogue de mélodies, le producteur s’est arrêté sur un titre qui respire les grands espaces, les voyages au long cours, le battement d’un cœur.
La chanson dure six minutes et va aussitôt être programmée sur RTL. "Il suffira d’un signe" bouleverse la hiérarchie du hit-parade. Le public découvre ce grand brun au regard sombre dont le corps semble flotter dans sa chemise blanche, fine cravate rouge autour du cou, et qui s’accompagne à la guitare.
["Il suffira d’un signe" – extrait]
En cet été 1981 où le pays vient d’élire François Mitterrand, la France des bals populaires se laisse emporter par ce signe du destin.
["Il suffira d’un signe" – extrait]
Première pause dans ce "Confidentiel" consacré à Jean-Jacques Goldman. On s’arrête sur ces premières années qui sont déjà à elles seules un roman avec l’immense plaisir d’en parler dans ce studio avec vous, Monique Le Marcis.
Jean-Alphonse Richard : Bonjour et bienvenue.
Monique Le Marcis : Bonjour et j’espère surtout ne pas trahir Jean-Jacques.
Jean-Alphonse Richard : Non, vous n’allez pas le trahir, on en est sûrs, RTL qui est votre maison, Monique Le Marcis. Vous avez dirigé longtemps ici les programmes artistiques de cette radio et vous avez vu évidemment éclore dans ces studios de RTL des dizaines de stars, dont celle dont on parle aujourd’hui. Quels souvenirs avez-vous de votre première rencontre avec ce quasi-inconnu nommé Jean-Jacques Goldman ?
Monique Le Marcis : La première rencontre avec un artiste, c’est toujours un disque. Donc là, c’était la rencontre sur l’écoute d’un album "Il suffira d’un signe". Et chaque année, RTL avait organisé pour le MIDEM un spectacle. Et cette année-là, nous avions choisi une couleur d’émission qui était les révélations de la chanson française au cours de cette année, révélations qui devaient être présentées par Laurent Voulzy, Yves Duteil et Francis Cabrel.
Donc, nous avions demandé à Jean-Jacques Goldman de venir pour cette émission au MIDEM.
J’ai découvert Jean-Jacques tout timide dans les coulisses de l’émission, assis dans un coin, malade comme un chien. Il me disait : "Je ne pourrai jamais chanter." Puis arrive son tour. Je ne sais plus s’il a été présenté par Laurent Voulzy ou Yves Duteil, mais enfin il commence à chanter la chanson et là il se passe quelque chose. Le public commence à battre des mains sur les premières notes de la chanson. Et pour lui, cela a été une première révélation.
Là, j’ai vu ce que ce garçon donnerait un jour sur scène. Je me suis dit que ce garçon-là serait non seulement une vedette de la chanson, mais probablement une grande vedette de la scène.
Jean-Alphonse Richard : Qui est-il, ce jeune chanteur Jean-Jacques Goldman ? Qu’est-ce qu’il vous raconte à l’époque ? Quels sont ses rêves ?
Monique Le Marcis : Il ne raconte rien. C’est un garçon qui est dans son coin, qui regarde beaucoup, qui observe, qui sourit. Jean-Jacques, au départ aussi, cela a été cette espèce de regard, une lucidité dans ce regard, cette espèce d’approche. J’ai senti aussi une curiosité vis-à-vis de ce qui se passait autour de lui, et en même temps une énorme discrétion, un énorme recul.
Jean-Alphonse Richard : À ce moment-là, vous ne saviez rien de lui ?
Monique Le Marcis : Je ne savais pas grand-chose. Je sais qu’il travaille dans une boutique d’articles de sport. Et puis peu à peu vont s’établir des relations plus amicales, je pense que RTL a été sa maison au départ un peu aussi. Je me souviens de cette phrase de Michel Berger : "Ce garçon nous dépassera tous un jour."
[Jean-Alphonse Richard reprend son récit]
Curieux sentiment que doit éprouver Jean-Jacques Goldman. Un peu désolé que le grand succès arrive aussi tard – il a déjà 30 ans –, mais également effrayé par cet afflux de lumière. Il a soudain pris conscience qu’il était célèbre dans le magasin Sport 2000 où il continue de travailler, quand les clientes n’ont plus fait la queue pour essayer des Adidas, mais pour demander des autographes et rencontrer le chanteur. Ce jour-là, Jean-Jacques Goldman a pris conscience que l’existence banale qu’il s’était fabriquée était terminée.
Avec le temps, on peut même penser que si Goldman avait imaginé un tel tremblement de terre, il aurait peut-être fait marche arrière.
Jean-Jacques Goldman devient donc un chanteur connu, il se rassure auprès de sa femme Catherine, une psychologue, avec qui il aura trois enfants, deux filles et un garçon, car le saut dans la célébrité est vertigineux. Pas question pour autant d’y abandonner son âme. "Je ne crois pas être rebelle aux règles du métier, dit-il. Je pense juste qu’on échappe à un système en le maîtrisant."
Peu importe donc que la maison de disques refuse les titres qu’il propose pour ses albums, jugés trop négatifs comme "Démodé" ou "Minoritaire". Il décidera donc qu’ils ne porteront aucun titre et le succès, malgré ces pochettes quasi anonymes, sera écrasant.
["Quand la musique est bonne" – extrait]
Jean-Jacques Goldman veut bien parler de musique, surtout quand elle est bonne, mais pas de lui, pas de déclarations spectaculaires aux journaux, aucun éclat sur sa vie privée qu’il protège, aucun détail intime dont la presse du cœur raffole. Le chanteur continue à se protéger comme il l’a toujours fait. C’est dans sa nature la plus profonde, presque honteux vis-à-vis de ses parents d’être reconnu partout où il va ; il n’osera pas inviter son père et sa mère à son premier concert à l’Olympia. À "Paris Match", il confiera un jour : "Mon statut de chanteur vedette allait à l’encontre de mon éducation."
Le malaise de la célébrité ne fera désormais qu’empirer secrètement un combat intime qu’il livre contre lui-même, où il se fait violence pour embrasser le succès, les sollicitations, affronter les fans alors qu’un tube chasse l’autre.
["Comme toi" – extrait]
Jean-Jacques Goldman est l’étendard des années 80. Toutes ses chansons sont des appels, ceux d’une jeunesse un peu perdue qui a tourné le dos aux vieux slogans, qui en cherche d’autres et qui demande ce qu’il faut faire.
["Au bout de mes rêves" – extrait]
Goldman entre au panthéon des chanteurs les plus courtisés et les mieux payés, sans arrogance ni paillettes, ni romans-photos à la clé : "A Normal Pop Idol", une idole pop normale, titrera le journal américain "International Herald Tribune". Une star qui joue au scrabble après les concerts, mange avec son équipe, fait du footing et déteste perdre au tennis.
Le portrait est sympathique, le succès populaire réel mais la critique parisienne féroce. Elle se moque de ce chanteur à la voix de fausset dont les mélodies ne seraient que des bluettes pour midinettes. "Jean-Jacques Goldman, un gentil chanteur qui sonne creux" ; "L’Événement du jeudi" titre sans aucune ambiguïté : "Jean-Jacques Goldman est vraiment nul." Ce jour-là, Goldman apprendra que la célébrité, si elle lui paraît dérangeante, peut également s’avérer cruelle.
Lui, qui cultivait déjà la plus extrême des discrétions, restait aux yeux de tous le plus célèbre des inconnus, va se cadenasser toujours plus dans une forteresse où personne ne viendra le chercher. Les attaques l’ont blessé ; il pensait naïvement que la presse de gauche le ménagerait, lui qui affiche sans se cacher cette même sensibilité politique. Il s’est lourdement trompé. Après une série de concerts à guichets fermés au Zénith de Paris, Goldman s’offre une double page dans "Libération". Il y reproduit mot pour mot les dernières critiques et ajoute ce commentaire définitif adressé à son public : "Merci d’être venus quand même." En une seule phrase, Jean-Jacques Goldman vient de montrer qu’il ne se laissera pas faire et qu’il est intouchable. Il dédicace à nouveau l’album qui suit à ses fans.
[On entend la voix de JJG dans les coulisses d’une salle de concert]
Jean-Jacques Goldman : Vous avez remarqué au début, c’est eux qui ont commencé tout de suite. Avant qu’on rentre sur scène, ils donnent vraiment énormément. Il faudrait vraiment être aveugle, sourd et muet, pour ne pas répondre à ce qu’ils donnent, eux. Je crois que ce qu’il y a de plus intéressant dans ce spectacle, c’est le public, c’est vraiment un public unique.
Le commentateur : On est un petit peu impressionné quand on parle à Jean-Jacques Goldman parce que sur scène c’est vraiment un professionnel et hors scène, il paraît un petit peu timide.
Jean-Jacques Goldman : Écoutez, détendez-vous, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise [il rit]. Je n’ai jamais mordu personne.
"À ceux qui resteront fidèles quand il sera moins facile de l’être", écrit-il, façon de dire que le succès du moment peut s’éteindre aussi vite qu’il s’est embrasé.
["Envole-moi" – extrait]
Est-ce à cause de ces griffures, de ces coups sourds auxquels il n’était pas préparé que Jean-Jacques Goldman, dès l’aube des années 90, va mettre en scène sa disparition.
Jamais il n’a été aussi présent sur scène, la "Goldmania" triomphe, jamais pourtant il n’a cultivé autant le secret autour de sa personne, de ses choix, de ses désirs et de ses désillusions.
S’il existe mille façons de s’effacer, celle de Goldman se fait par petites touches indolores et quasiment invisibles pour le grand public.
Le voilà donc qui écrit de plus en plus pour les autres : Johnny Hallyday, alors que sa carrière se cherche, est l’un des premiers à deviner qu’avec ce compositeur-parolier, il va pouvoir rester dans l’air du temps. L’album "Gang" et ses tubes se vendent à 400 000 exemplaires.
["Laura", Johnny Hallyday, extrait]
Goldman devient une marque de fabrique, une garantie de réussite, un pari gagnant. Il croule sous les demandes, mais n’accepte que celles qui lui plaisent, "celles qui ont du sens", aime-t-il répéter.
Il y aura donc Patricia Kaas, Florent Pagny, Joe Cocker et Cécile Dion.
Dix ans qu’il rêvait sans le dire d’écrire pour la star québécoise, qu’il rencontre enfin dans un petit restaurant près de l’Olympia. Elle lui parle de René, de sa famille, de son enfance. Elle lui raconte la mort d’une petite nièce partie après une longue maladie.
Jean-Jacques Goldman va simplement lui écrire un album qui rassemble les reflets de son existence. "Pour que tu m’aimes encore" va détrôner le "Boléro" de Ravel et fera le tour des télés américaines. Sept [sic] ans plus tard, alors que René sera à bout de forces, Céline reviendra le chercher. Elle lui dira : "Si jamais tu pouvais me donner ta petite magie, ta petite touche."
["Pour que tu m’aimes encore", Céline Dion]
Deuxième stop dans ce "Confidentiel" Jean-Jacques Goldman, et toujours avec nous pour évoquer cette extraordinaire trajectoire, Monique Le Marcis, ex-directrice emblématique des programmes artistiques de RTL.
[Retour à l’entretien avec Monique Le Marcis]
Jean-Alphonse Richard : Vous avez notamment découvert parmi ces artistes, Jean-Jacques Goldman. Alors pourquoi, Monique Le Marcis, le succès est si rapide pour Goldman ?
Monique Le Marcis : Déjà, le chanteur. Le chanteur avait un timbre de voix, une tessiture très particulière qui peut-être a gêné certains au départ, qui lui a valu quelquefois des articles très violents d’ailleurs. Déjà, il y avait le personnage, il avait un certain charisme. Le succès est arrivé avec le deuxième album, parce que "Il suffira d’un signe", on a mis longtemps à l’installer. Le MIDEM c’était en janvier, il a été numéro un chez nous en mai 1982. On lui a remis le premier album d’or, à l’époque, ce n’était que 100 000 albums vendus. Les ventes viendront avec le deuxième album.
Jean-Alphonse Richard : Comment est-ce qu’il travaille, Jean-Jacques Goldman ?
Monique Le Marcis : Toujours son petit carnet. Il a un petit carnet sur lequel il écrit tout et puis, il regarde beaucoup autour de lui, il perçoit le monde, il regarde ce qui se passe, il prend le métro, il écoute les gens, l’actualité et le monde l’influencent. Il fait passer des impressions, il fait passer des sensations. Je pense qu’on trouve chez Jean-Jacques un écho de ce qu’on ressent et cela a été sa force. La force des mots, le choc des notes. Ça sonne toujours une chanson de Jean-Jacques, "Quand la musique est bonne", "Envole-moi", ce sera les mêmes pour l’album de Johnny Hallyday plus tard. Et chez Jean-Jacques, les premières notes, ça marque tout de suite, et puis après il y a l’histoire, il y a ce qui vient avec la chanson.
Jean-Alphonse Richard : Est-ce qu’il est sensible à cette critique qui peut être violente ?
Monique Le Marcis : Bien sûr qu’il est sensible, il a beaucoup de mépris. Ce qui est important pour lui, c’est le public, il ne faut jamais oublier cela, c’est le public.
Jean-Alphonse Richard : Il y a chez Jean-Jacques Goldman presque une gêne avec le succès
Monique Le Marcis. Il n’est pas à l’aise. D’abord il avait peur du côté un peu agressif du succès, mais il estimait qu’il devait répondre à ce succès, que c’était pour lui un devoir aussi de répondre, parce que c’était le public, l’amour du public et il disait toujours : "Ça ne durera pas." Il avait toujours cette sensation que ça ne durera pas. C’est pour cela d’ailleurs qu’il a toujours cherché à construire quelque chose de plus.
Jean-Alphonse Richard : Pourquoi est-ce qu’il aime autant écrire pour les autres ?
Monique Le Marcis : Il a écrit beaucoup pour des voix, il était très sensible aux voix. Quand il a écrit pour Patricia Kaas, c’était une voix ; quand il a écrit pour Johnny, c’était une expérience. Céline Dion, c’était une recherche et cela a été une merveilleuse rencontre, une fantastique collection de choses. Je disais un jour : "Jean-Jacques, comment faites-vous pour écrire comme cela pour les femmes ?" Il me disait : "Mais je les connais bien."
Jean-Alphonse Richard : Justement, Céline Dion, ça, c’était une anecdote que vous nous révélez, Monique Le Marcis. Ils se sont en fait rencontrés bien avant la rencontre officielle ?
Monique Le Marcis : Oui, Alors MIDEM 83, pour la francophonie, j’avais choisi une petite qui démarrait tout juste, qui avait quatorze ans. On avait écouté le titre, et le titre était déjà très marquant, c’était "D’amour et d’amitié". Donc, je l’avais programmée pour l’émission du MIDEM 83 et dans la même émission, il y avait Jean-Jacques. Mais ils n’ont aucun souvenir de cette rencontre.
Jean-Alphonse Richard : Ni l’un ni l’autre ?
Monique Le Marcis : Ni l’un ni l’autre. On en a parlé après. Ils ont dû rester tous les deux de leur côté dans les coulisses pendant l’émission, donc il n’y a peut-être même pas eu de rencontre réelle dans les coulisses. Mais ils étaient dans le même programme.
[Jean-Alphonse Richard reprend son récit]
Se cacher derrière les autres sera le moyen, comme quand il était enfant, de ne plus être au premier plan sur la photo. Le succès qu’il connaît l’autorise à toutes les éclipses. Aucune maison de disques n’oserait le contredire. Du coup, même sur scène où on attend que lui, il trouve le moyen de se dissimuler. Il enrôle son vieux compagnon de route, Michael Jones, et l’une de ses choristes, Carole Fredericks. "Fredericks, Goldman, Jones" ne chantent que du Goldman.
["Juste après", extrait]
Mais sur scène, le nouveau boss de la chanson française fait toujours trois pas en arrière, histoire de se retrouver dans l’ombre.
Jean-Jacques Goldman serait-il devenu malgré lui le plus génial des marionnettistes ? Être omniprésent tout en restant invisible ? Un tour de passe-passe qui ne fait que renforcer le mystère Goldman.
Même ses adieux à la scène, en 2004, lors des Francopholies à La Rochelle, ne parviendront pas à l’éloigner des yeux du public, Ce soir-là, après les répétitions, il annonce à ses musiciens qu’il arrête. Michael Jones se souvient d’un déchirement. Jean-Jacques Goldman ne tire pas le rideau sur 28 ans de carrière sur un coup de tête. Depuis longtemps, depuis le début peut-être, il préparait cette sortie. La seule issue de secours pour qu’il puisse continuer à vivre.
L’unique endroit où il reste désormais à l’affiche est la tournée des Enfoirés.
Voix de JJG : Le but des Restos du Cœur, c’était de disparaître, c’était de dire qu’un jour, il n’y en a plus besoin. Mais non seulement ça continue, mais ça empiète sur un autre domaine qui est celui du logement. Donc on peut dire qu’il y a un vrai problème d’exclusion et qu’il n’a pas été réglé. Tout le monde est concerné par ce problème, ils ne savent pas par quel bout le prendre. Coluche a commencé comme ça en disant qu’il y a des choses qu’on ne pourra pas régler par des lois et des décrets, il faut que ce soit la population elle-même qui se mouille les mains et qui y aille.
[Restos du Cœur, extraits]
Il a composé le premier hymne des Restos du Cœur et naturellement est devenu le patron de la troupe. "C’est lui le chef, dit Laurent Voulzy. Il est discret mais ferme." Pour Jean-Jacques Goldman, le confort matériel n’a jamais été un but, il a même parfois honte de gagner autant d’argent. Alors naturellement il est devenu un habitué d’émissions de charité. Même les plus anonymes, combien de fois, sans aucune publicité ni cachet est-il venu donner un coup de main à ceux qui n’ont plus rien ?
En 1992, il répond spontanément oui pour donner un concert de solidarité aux sinistrés des inondations de l’Aude. Il est ému par l’accueil, il revient les années suivantes et crée le festival des Vendanges du Cœur. Il chantera pour l’Éthiopie, pour un mouvement scout dans les Cévennes ou encore à Alès avec le festival des Fous chantants.
Vingt-cinq ans de compagnonnage avec Les Enfoirés, avant, ici aussi, de devenir invisible.
Départ aigre-doux en 2016. Sortie de scène, légèrement cabossé. Une fois encore, il n’a pas senti le vent mauvais se lever.
["Toute la vie", extrait]
La chanson écrite pour la troupe l’année précédente déchaîne la polémique. Dans Toute la vie, les plus vieux s’adressent aux plus jeunes en leur disant : "Vous avez toute la vie, à vous de jouer mais faudrait vous bouger." Les réactions sont disproportionnées. La chanson est jugée maladroite par la ministre de la Culture, réac pour d’autres et même flirtant avec les idées du Front national.
["Toute la vie", extrait]
Tout le contraire des chemins que Jean-Jacques Goldman a toujours empruntés. Il est mortifié, c’est un coup de poignard.
Lui, qui depuis une dizaine d’années n’accorde plus d’interviews, proteste de sa bonne foi, se déclare touché par les attaques. "Réac, dit-il. Franchement, je ne m’en rendais pas compte."
Après cet orage, Jean-Jacques Goldman se réfugie dans sa villa posée au milieu des pins, dans un lotissement tranquille de Marseille. Il vit ici depuis quelques années. Il a refait sa vie avec une professeure de mathématiques, Nathalie, rencontrée en 1995. Elle aimait tellement ses chansons qu’elle est venue comme une simple groupie frapper un soir de concert à la porte de sa loge. Ils se sont écrit pendant cinq ans, puis ont décidé de se marier. Trois nouveaux enfants, trois filles.
Marseille est un port loin du show-biz, l’endroit où Jean-Jacques Goldman apprend doucement à se laisser dériver, sans obligations, sans tournées, sans bruit. "Je n’ai pas envie de chanter Je te donne à 70 ans", a-t-il souvent répété à ses proches. À Marseille, Goldman n’a aucun mal à se transformer en ermite qui emmène ses filles à l’école et qui pratique la course à pied dans les calanques. Des années qu’il s’entraînait à goûter ce moment délicieux où on n’a plus de comptes à rendre, où l’air est tout de suite plus léger.
Jean-Jacques Goldman s’est souvenu de l’histoire du chanteur d’avant-guerre, Jean Sablon, parti au sommet de sa gloire pour aller vivre dans le Midi. "Plus personne n’a jamais entendu parler de lui. J’ai toujours été fasciné par ce destin", dit-il.
["Vous qui passez sans me voir", Jean Sablon, extrait]
Pour les filles et leur éducation, la famille est partie s’installer à Londres. Là encore sans prévenir et en ne laissant la nouvelle adresse qu’à une poignée de vieux amis. Il n’y a aujourd’hui plus de musique en vue pour Jean-Jacques Goldman, plus de scène prévue, pas d’album programmé, juste des mélodies écrites sans commandes ni contrats.
Les stars qui disparaissent sont souvent comme des vaisseaux fantômes, elles ne refont jamais surface et on finit par les oublier. Mais pas Jean-Jacques Goldman. Il n’est plus là mais toujours ici, il est invisible mais on le voit partout, il est absent de la photo, mais c’est toujours lui qu’on reconnaît en premier.
["Je voudrais vous revoir"]
[Retour à l’entretien avec Monique Le Marcis]
Jean-Alphonse Richard : Voilà donc pour une vie de succès et de tubes, cet éloignement progressif puis cette quasi-disparition du numéro un de la chanson française. Avec nous, dans ce Confidentiel Jean-Jacques Goldman sur RTL, Monique Le Marcis. Vous qui avez assisté aux premiers pas du chanteur, pourquoi Jean-Jacques Goldman a-t-il décidé de mettre sa carrière comme ça, un beau jour, entre parenthèses ?
Monique Le Marcis : Je crois que je le sentais venir. Il était probablement allé au bout de quelque chose, il avait envie d’une autre vie et pour Jean-Jacques, un retour à la normalité, c’était probablement son souhait le plus profond. Normalité. Il a toujours revendiqué tout au long de sa carrière, il est resté discret, on ne le voyait pas dans la foule, il a toujours revendiqué une normalité et il l’a assumée.
Jean-Alphonse Richard : Et on le sent très près aussi de sa famille, de ses proches, il s’y est beaucoup consacré.
Monique Le Marcis : Complètement, peut-être qu’il avait été trop pris pour sa première vie et il a été très, très impliqué avec ses filles dans sa deuxième vie. Ça, c’est certain.
Jean-Alphonse Richard : À Marseille et puis aujourd’hui à Londres. Est-ce que vous savez s’il voit beaucoup de monde, s’il a des amis fidèles. Il est fidèle, Jean-Jacques Goldman ?
Monique Le Marcis : Jean-Jacques, c’est un fidèle avec son clan. Il a ses auteurs, il a ses compositeurs, toujours son ancien producteur, Thierry Suc, qui a été son producteur tout au long de sa carrière, et puis il a été d’une fidélité assumée pendant 20 ans aux Restos du Cœur. Il ne faut pas l’oublier.
Jean-Alphonse Richard : Est-ce qu’aujourd’hui il écrit encore ?
Monique Le Marcis : Il a écrit une des plus belles chansons pour Céline Dion, "Encore un soir". Dès qu’on entend cette chanson, on pleure, parce que c’est vraiment Jean-Jacques. Il écrit une chanson pour quelqu’un, mais pour cette chanson, en même temps, tout le monde peut la ressentir. Encore un soir, quand on l’écoute, on pleure. Je lui ai envoyé un petit mot d’ailleurs. À peine entendue, une chanson de Jean-Jacques envahit l’inconscient et pour Jean-Jacques, je vous l’ai peut-être dit, la chanson est une photo de l’air du temps. "Elle a fait un bébé toute seule", c’est vraiment l’exemple.
Jean-Alphonse Richard : Est-ce que vous pensez que Jean-Jacques Goldman reviendra un jour sur scène ?
Monique Le Marcis : Je ne suis pas sûre que ce soit son désir et puis vous savez, ça fait longtemps qu’il n’a pas chanté. Alors revenir sur scène, c’est se remettre en voix, c’est se remettre en condition, je ne suis pas sûre que ce soit sa vision aujourd’hui. Mais moi, je ne peux pas parler pour lui à ce sujet. Il est dans une autre vie et il travaille toujours pour d’autres chanteurs, il écrit des chansons. Il a occasionnellement chanté pour les Restos du Cœur, mais revenir sur scène, c’est un travail.
Jean-Alphonse Richard : On a le sentiment qu’il est passé à autre chose.
Monique Le Marcis : Ah mais complètement, il a une autre vie. Sa vie, il faut le laisser vivre sa vie.
Jean-Alphonse Richard : Vous l’avez eu récemment au téléphone, vous lui avez parlé récemment ?
Monique Le Marcis : Non, on ne se parle pas, on s’envoie de petits mails de temps en temps.
Jean-Alphonse Richard : Et qu’est-ce qu’il vous dit dans ses mails ?
Monique Le Marcis : On s’était envoyé un petit mail pour Johnny, ça faisait quand même des années qu’il n’avait pas vu Johnny, comment ne pas être affecté par la mort de Johnny, qui a affecté Jean-Jacques, qui a affecté tout son entourage.
Jean-Alphonse Richard : Qu’est-ce qu’on peut lui souhaiter aujourd’hui à Jean-Jacques Goldman ? Il a tout eu, il a eu le succès…
Monique Le Marcis : Je ne sais pas si on peut dire de quelqu’un qu’il a tout eu, donc on ne peut que lui souhaiter d’être bien dans sa normalité et d’être heureux avec sa famille, ses enfants, parce qu’il a une très grande famille maintenant ; c’est presque un patriarche, Jean-Jacques, maintenant. Il y a les grands enfants, les petits-enfants, alors ce qu’il faut lui souhaiter, c’est la réussite pour tous ses enfants.
Merci beaucoup, Monique Le Marcis, pour ces souvenirs, cet éclairage qui a sans doute permis de lever une petite part de voile sur le mystère Goldman.