Goldman. Berger. Balavoine. Quand on est ensemble.
France 3, 4 novembre 2016 , 4 novembre 2016
Jean-Jacques Goldman : La première chose, c'est que je ne suis pas une grande star. Et la deuxième chose, c'est que je ne suis pas si gentil que ça.
Daniel Balavoine : "Je ne suis pas un héros, Faut pas croire ce que disent les journaux, Je ne suis pas un héros, Un héros..." ["Je ne suis pas un héros", Daniel Balavoine]
Mireille Dumas : Ces artistes ont mis leur notoriété au service d'actions humanitaires, aux côtés de leurs amis Renaud et Coluche. Mais pourquoi se sont-ils autant investis ?
Michel Berger : Quand on a un nom connu, c'est les gens qui vous le donnent. Je trouve que quelque part, il faut le rendre. Il faut le rendre aux gens et il faut essayer de s'en servir pour des choses bien.
Jean-Jacques Goldman : Il y a des fois où des gestes, même complètement désespérés, il faut les faire quand même.
Daniel Balavoine : On fait peut-être plus forcément partie de la génération des artistes ou des chanteurs qui croient que leur œuvre se suffit forcément à elle-même.
Mireille Dumas : De leurs engagements, une belle amitié est née au début des années '80. Ce film raconte l'histoire de ces trois artistes aux destins hors du commun.
[Titre du film : Goldman. Berger. Balavoine. Quand on est ensemble. Fond sonore : "Quand on est ensemble", Michel Berger.]
[Salle de café-restaurant, Michel Berger entre comme client, Daniel Balavoine est le barman.]
Michel Berger : Bonjour.
Daniel Balavoine : Bonjour. Ça va ?
Michel Berger : Mais oui.
Daniel Balavoine : C'est le repos du guerrier, là ?
Michel Berger : Oui, enfin, on se repose un peu. Comme tout le monde, quoi.
Daniel Balavoine : Dites, je voulais vous demander un truc, là. Quand on est chanteur, ça doit être bien, non, pour brancher les filles ?
Michel Berger : C'est pas vraiment fait pour ça, non. En plus, c'est pas mon souci principal, quoi.
Daniel Balavoine : (servant un petit blanc) Un petit ?
Michel Berger : Oui, je veux bien.
Daniel Balavoine : Ça ne va pas vous faire de mal quand même.
[Images de concert d'un solo de Michael Jones et Jean-Jacques Goldman.]
[Parodie de scène de film, deux hommes qui regardent la télévision, celui de droite est Jean-Jacques Goldman déguisé avec des lunettes, chemise-cravate sous un pull débardeur.]
Jean-Jacques Goldman [inquisiteur] : Et là ? Il a pas l'air heureux, là ?
Mireille Dumas : Loin de l'image qu'ils renvoient, un même sens de la dérision réunit le très secret Jean-Jacques Goldman, l'impulsif Daniel Balavoine et le pudique Michel Berger. Ils sont aussi les rares auteurs-compositeurs-interprètes à occuper à tour de rôle, dès 1980, les premières places des hit-parades.
Jean-Jacques Goldman : "Quand la musique est bonne, Quand la musique donne, Quand la musique sonne, sonne, sonne, Quand elle ne triche pas, Quand la musique est bonne, Quand la musique donne, Quand la musique sonne, sonne, sonne, Quand elle guide mes pas..." ["Quand la musique est bonne", Jean-Jacques Goldman].
[Sous-titre : "Trois anti-stars". Dans un écran de télévision, Jean-Jacques Goldman, bouche bée, se demandant visiblement ce qu'on lui veut avec ces questions :]
Voix : Comment expliquez-vous vos chansons ?
Voix : Votre chanson est à message ?
Voix : Est-ce que vous pensez être un visionnaire ?
Voix : Combien êtes-vous d'enfants ?
Voix : Vous êtes mariés ?
Voix : Est-ce que vos textes sont politiques ?
Voix : Pourquoi on ne vous voit plus à la télévision ?
Voix : Pourquoi vous ne changez pas de look ?
Voix : Comment expliquez-vous votre succès ?
Voix : Vous écrivez d'abord les paroles ou la musique ?
Voix : Croyez-vous en Dieu ?
Voix : Êtes-vous un chanteur de rock ?
Voix : Défendez-vous la chanson française ?
Voix : Quel est votre idéal féminin ?
Jean-Jacques Goldman : Si tu ne prends pas garde, tu deviens fou parce que, par exemple, il y a la presse et les radios qui viennent tous les jours. Et tous les jours, pendant une heure, une heure et demie, tu parles de toi. C'est épouvantable. À la fin, tu as l'impression qu'il n'y a plus rien d'autre qui existe. Ça, je crois que c'est un danger.
Véronique Colucci : En matière d'humilité, je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui en ait davantage que Goldman. C'est vraiment quelqu'un qui se met toujours en retrait, qui jamais ne dit "moi, je". Il n'aime pas du tout parler de lui. Je pense que je vais me faire engueuler, mais... (rire)
Daniel Balavoine [plateau de télévision] : "J'me présente, je m'appelle Henri, J'voudrais bien réussir ma vie, Être aimé, Être beau, gagner de l'argent, Puis surtout être intelligent, Mais pour tout ça, il faudrait que j'bosse à plein temps..." ["Le chanteur", Daniel Balavoine]. J'ai choisi un métier, non pas pour être connu. J'ai d'abord choisi un métier. Mais j'accepte tout ce que ça entraîne ensuite, c'est-à-dire les autographes dans la rue (sauf pour les gens qui ne me connaissent pas - rire), mais les autographes dans la rue, la contrainte de faire de la promotion, toutes ces contraintes-là qui n'en sont pas des vraies, parce qu'à partir du moment où elles ne sont pas faites de concessions, c'est tout.
Claire Balavoine : Il ne s'est jamais vécu en star, jamais vécu en quoi que ce soit. Il a eu très peur à un moment donné, quand il s'est rendu compte que les gens passaient devant lui pour lui ouvrir les portes. Il m'a dit : "Ouh là là, ça, je n'en veux pas".
Michel Berger [clip] : "Celui qui chante rejoint le ciel, Et fait vibrer l'ordre éternel, Il est heureux, malheureux comme nous, Il cherche ce qu'il voudrait comme nous, Mais quelque chose l'emporte au-dessus de tout, Celui qui chante..." ["Celui qui chante", Michel Berger.] J'ai pas du tout envie d'être dans une espèce d'aura de star mythique, même du rock'n'roll. Ce n’est pas mon truc.
Richard Berry : Il avait une façon d'appréhender son métier d'une façon extrêmement intime, privée. Il avait l'air d'être en décalage, un peu, de temps en temps. Mais je pense qu'il avait l'air seulement.
Jean-Jacques Goldman : Le piège, c'est de vivre la vie de chanteur, qui est quand même une des plus belles du monde : on vous appelle le taxi, ou vous êtes invité au restaurant, etc. Et à partir du moment où il ne se passe plus rien et où on ne vit pas des choses réelles et authentiques, là, je crois qu'on est cuit.
[Sous-titre : "Le premier engagement". Images de l'enregistrement de "Éthiopie", Chanteurs sans frontières.]
Mireille Dumas : Ces trois anti-stars appartiennent à cette génération qui, pour la première fois, met sa notoriété au service d'une cause humanitaire. À l'initiative de la chanteuse et comédienne Valérie Lagrange, 35 artistes enregistrent en 1985 la chanson "SOS Éthiopie", écrite par Renaud.
Michel Berger : Un certain nombre de chanteurs ont envie de se mettre ensemble pour faire des choses. Et ça, c'est quelque chose qui n'existait pas dans la génération d'avant.
Jean-Jacques Goldman : A priori, c'est une démarche que je sens comme celle d'un citoyen à qui on demande un service et qui ne voit pas pourquoi il ne le rendrait pas, à partir du moment où il est touché par cette horreur.
Daniel Balavoine : Je ne dis pas que tous les chanteurs sont obligés de devenir des chanteurs engagés et de vouloir passer des messages, mais je dis que simplement, je considère qu'à l'âge que j'ai, avec les privilèges que j'ai gagnés en une dizaine d'années, si je peux avoir la possibilité de dire certaines choses et de les voir, il vaut mieux que j'en parle.
Mireille Dumas : Les bénéfices du disque et du concert vont servir à financer la lutte contre la famine qui ravage l’Éthiopie, et en France, le lancement des Restos du Cœur porté par Coluche.
Michel Berger : Je suis vraiment frappé par des gens qui ont 16, 17 ans maintenant et qui arrivent dans un monde qui est vraiment un monde dégueulasse. Où il y a des millions de gens qui... Ça paraît... Ça fait mélo, mais... Il y a des gens qui meurent de faim, puis d'autres qui croulent sous le fric. Et ça, c'est vraiment un truc qui est... Ou on se sent bien avec, ou on se sent mal. Moi, je me sens vraiment très, très mal.
[Images du concert Live Aid. Fond sonore : "We are the world, we are the children" ("We Are The World", USA for Africa).]
Mireille Dumas : Les Anglo-saxons ont été les premiers à se mobiliser pour l’Éthiopie avec deux concerts retransmis dans le monde entier le même jour. L'un à Philadelphie avec les plus grandes stars américaines dont Michael Jackson, et l'autre au Stade de Wembley, en Angleterre, organisé par le chanteur Bob Geldof, en présence du prince Charles et de la princesse Diana. Dans les tribunes, Daniel Balavoine, Michel Berger et Jean-Jacques Goldman assistent au spectacle, évidemment très concernés.
Monique Le Marcis : Ce jour-là, c'est moi qui les avais réunis et ça a été, même, l'occasion pour Jean-Jacques de vraiment connaître Daniel et Michel, parce qu'ils s'étaient très peu vus avant. Ils avaient beaucoup de points communs, ils avaient beaucoup de sensibilités communes. Quand on voit leur répertoire, on sait qu'ils ne pouvaient que s'entendre.
[Images du Grand échiquier, Antenne 2 : côte à côte, Michel Berger, Jean-Jacques Goldman, Jacques chancel (présentateur), Daniel Balavoine.]
Jacques Chancel : Vous faites partie d'une génération qui aime à partager. Vous avez souhaité d'abord rencontrer des amis. Vous avez un clan, Goldman, Balavoine, France Gall.
Michel Berger : Oh, un clan, c'est beaucoup dire, mais moi, ça me touche...
Jacques Chancel : Disons que vous êtes une équipe.
Michel Berger : Vous voulez dire que c'est des chapelles, là, un peu ?
Jacques Chancel : Non, pas des chapelles, des amitiés. Pourquoi dire des chapelles ?
Michel Berger : Oui, mais c'est des amitiés qui sont, heu...
Jacques Chancel : Solides ?
Michel Berger : Mais elles sont basées sur ce qu'on fait. Beaucoup. Moi, j'admire énormément ce que fait Jean-Jacques.
Jean-Jacques Goldman : (ironique, à Jacques Chancel) Vous êtes très copain avec Léon Zitrone, par exemple ? [Rires]
Jacques Chancel : J'ai beaucoup d'admiration et d'estime pour lui, oui, pour ce qu'il fait.
Michel Berger : Je crois qu'on est à l'écoute de ce que les autres font et qu'on aime, et on a envie de les connaître, à la limite. Moi, je sais que si Daniel ou Jean-Jacques ne faisaient pas ce qu'ils faisaient, je ne serais sûrement... Je n'aurais pas envie de les connaître tellement.
[Images du concert de Chanteurs sans frontières à La Courneuve, Jean-Jacques Goldman et Daniel Balavoine en duo.]
Jean-Jacques Goldman et Daniel Balavoine : "Je marche seul, Dans les rues qui se donnent, Et la nuit me pardonne, Je marche seul, En oubliant les heures, Je marche seul, Sans témoin, sans personne, Que mes pas qui résonnent, Je marche seul, Acteur et voyeur". "Je marche seul", Jean-Jacques Goldman.]
Mireille Dumas : Si c'est l'une de ses chansons que Jean-Jacques Goldman partage avec Daniel Balavoine lors de ce duo unique, il choisit l'un des premiers titres de Michel Berger pour rendre hommage à celui qu'il admire depuis longtemps.
Michel Berger et Jean-Jacques Goldman [duo en direct symphonique, Michel Berger au piano et Jean-Jacques Goldman au chant, Le Grand Échiquier, Antenne 2] : "Quand nos secrets, N'auront plus cours, Et quand les jours, Auront passé, Seras-tu là ? Pour tous nos soupirs Sur le passé Que l'on voulait, Que l'on rêvait, Seras-tu là ?" ["Seras-tu là ?", Michel Berger.]
[Sous-titre : "Les débuts".]
Michel Berger : Là, on était un peu émus. Pour moi, c'est une chanson qui représente beaucoup, cette chanson-là, pour moi. Et gentiment, Jean-Jacques m'en a parlé. Je crois que c'est... voilà, c'est une des seules personnes qui connaît cette chanson-là, parce que c'était vraiment une des premières chansons, qui n'a pas eu beaucoup de succès.
Jean-Jacques Goldman : Mais c'est une chanson, tout simplement, que j'avais achetée. Moi qui écoutais...
Michel Berger : (amusé) C'était toi ? C'était toi ! C'était lui qui avait acheté le disque !
Daniel Balavoine : C'est moi qui l'ai piraté !
Jean-Jacques Goldman : J'écoutais 100% de musique anglaise ou américaine et j'étais très étonné qu'il y ait une chanson en français qui puisse me toucher. Alors honteusement, je suis allé dans le magasin et j'ai dit "Comment ça s'appelle ?" "Berger !"
Mireille Dumas : Au début des années '70, Michel Berger n'a pas encore rencontré le succès comme chanteur. Il a produit le magnifique premier album de Véronique Samson, sa fiancée de l'époque, et devient en 1974, le nouvel auteur-compositeur de tous les tubes de France Gall, qu'il épouse deux ans plus tard.
Michel Berger et France Gall [duo piano-voix] : "Juste deux ou trois mots d'amour, Pour te parler de nous, Deux ou trois mots de tous les jours, C'est tout, oui bien tout, Je ne pourrais jamais te dire tout ça, Je voudrais tant mais je n'oserais pas, J'aime mieux mettre dans ma chanson, Une déclaration, Ma déclaration…" ["Déclaration d'amour", France Gall.]
Mireille Dumas : Alors que la première chanson écrite par Michel Berger pour France Gall envahit les ondes, Jean-Jacques Goldman finit ses études de commerce. Il a 23 ans et travaille dans le magasin de sport familial. En parallèle, il devient chanteur et guitariste au sein du groupe Taï Phong.
[Extrait de Midi-Première, "Sister Jane", Taï Phong.]
Mireille Dumas : La chanson devient l'un des succès de l'été '75 et permet à Jean-Jacques Goldman d'apparaître pour la première fois à la télévision.
Jean-Jacques Goldman : Je suis issu de ces musiciens qui viennent des groupes. Par exemple, Balavoine a eu aussi cette expérience avant, et c'est une formation un petit peu particulière, où on chantait en anglais, où il y avait moins de problèmes de textes, et des choses comme ça. Et puis, peu à peu, en apprenant, on a envie de faire des chansons en français, de dire des choses. Et c'est un petit peu le cheminement de beaucoup de chanteurs actuellement. [Clip de "Comme toi"] : "Elle avait les yeux clairs et la robe en velours, À côté de sa mère et la famille autour, Elle pose un peu distraite au doux soleil de la fin du jour, La photo n'est pas bonne mais l'on peut y voir, Le bonheur en personne et la douceur d'un soir, Elle aimait la musique, surtout Schumann et puis Mozart. Comme toi, comme toi, comme toi..." ["Comme toi", Jean-Jacques Goldman].
Mireille Dumas : Dès ses premiers textes, Jean-Jacques Goldman évoque, à travers le destin tragique de Sarah, une petite cousine morte en déportation, les millions d'autres vies volées aux victimes des camps de concentration.
Jean-Jacques Goldman [clip de "Comme toi"] : "Elle s'appelait Sarah, Elle n'avait pas huit ans. Sa vie, c'était douceur, rêves et nuages blancs, Mais d'autres gens n'avaient décidé autrement, Elle avait tes yeux clairs et elle avait ton âge, C'était une petite fille sans histoire et très sage, Mais elle n'est pas née comme toi, ici et maintenant, Comme toi, comme toi, comme toi..." ["Comme toi", Jean-Jacques Goldman]. Je crois que, plus qu'une chanson sur cette petite Sarah, c'est une chanson sur nous. On dit que nous, on a de la chance, on est nés dans les années '50 ou '60 en France. Et parmi les 6 millions et les quelques autres millions qui sont morts, il y avait certainement des tas d'Einstein, des tas de Menuhin, des tas de gens qui pouvaient vivre des vies bien, et que l'Histoire et le moment et l'endroit où ils sont nés, n'a pas permis qu'ils vivent simplement ces vies. [Clip de "Comme toi"] "Comme toi que je regarde tout bas, Comme toi qui dors en rêvant à quoi ? Comme toi, comme toi, comme toi..." ["Comme toi", Jean-Jacques Goldman]. Il y a des mômes qui rêvent qu'ils sont sur une scène, qu'ils sont chanteurs, qu'ils sont sous les éclairages et tout ça. Et moi, je n’ai jamais rêvé ça. Je rêvais d'écrire des chansons pour les autres. Je n’ai jamais eu envie vraiment d'être sous les feux. Et puis, comme personne n'en voulait...
Daniel Balavoine : Je pensais pas du tout faire de la musique. Mes frères chantaient ensemble souvent, mais moi, ça ne me branchait pas trop, en fait. J'écoutais la musique des autres, j'écoutais les Stones, je faisais partie du clan des durs. Mon frère faisait médecine et avait une guitare. Il a laissé tomber la guitare et continuer la médecine. Et moi, j'ai arrêté mes études et pris sa guitare. [Plateau télé] "J’suis chanteur, je chante pour mes copains. J'veux faire des tubes et que ça tourne bien, tourne bien, J'veux écrire une chanson dans le vent, Un air gai, chic et entraînant, Pour faire danser, Dans les soirées, De monsieur Durand, Et partout dans la rue, J'veux qu'on parle de moi, Que les filles soient nues, Qu'elles se jettent sur moi, Qu'elles m'admirent, qu'elles me tuent, Qu'elles s'arrachent ma vertu, Pour les anciennes de l'école, Devenir une idole, J'veux que toutes les nuits, Essoufflées dans leur lit, Elles trompent leur mari, Dans leur rêve maudit..." ["Le chanteur", Daniel Balavoine].
Mireille Dumas : Daniel Balavoine a 27 ans lorsque "Le chanteur" s'impose auprès du grand public en 1978. Le chemin a été long, comme il le sera pour Jean-Jacques Goldman.
Monique Le Marcis : Sa voix dérangeait. J'ai eu quelques problèmes pour mettre Daniel Balavoine à l'antenne quand l'album du "Chanteur" est sorti. Goldman non plus, ça n'a pas été évident au départ. Si j'ai convaincu pour Goldman, c'est que ça avait marché pour Daniel aussi.
Mireille Dumas : La voix des deux artistes les a d'ailleurs, à leurs débuts, mis en concurrence. Encore inconnu, Jean-Jacques Goldman s'est ainsi vu refuser un contrat par Eddie Barclay, qui tentait déjà de lancer un autre chanteur à la voix singulière, avec un album sur le mur de Berlin : Daniel Balavoine.
Daniel Balavoine [plateau télé] : "Lady Marlène, Toi tu t'endors de l'autre côté, Lady Marlène, À Berlin, tu sais, rien n'a changé, C'est bien difficile de s'évader, Les hommes en vert ont tiré". ["Lady Marlène", Daniel Balavoine.]
Claire Balavoine : Monsieur Barclay disait qu'avec cette voix de crécelle, il n'irait pas loin. Il a dit : "Écoutez-moi. Ou je ferai vraiment quelque chose avec ma voix, ou je ferai autre chose. Donc, si j'ai un vrai talent, on le saura. Si ça passe, tant mieux. Si ça passe pas, tant pis."
Mireille Dumas : En entendant cette voix si particulière, Michel Berger ressent un véritable choc. Alors qu'il compose le fameux opéra rock Starmania, sur des paroles de Luc Plamondon, il sait qu'il a trouvé un artiste d'exception. Séduit par les deux octaves et demie de la voix du chanteur, il lui compose pour le spectacle, ce qui deviendra l'un des tubes de Daniel Balavoine :
Daniel Balavoine : "Voici le SOS d'un terrien en détresse, J'ai jamais eu les pieds sur terre, J'aimerais bien être un oiseau, J'suis mal dans ma peau, J'voudrais voir le monde à l'envers, Si jamais c'était plus beau, Plus beau vu d'en haut, D'en haut...", ["SOS d'un terrien en détresse", Daniel Balavoine].
Jacques Chancel [plateau du Grand Échiquier] : Starmania, c'était le départ pour vous deux ?
Daniel Balavoine : Moi, c'était... Pour moi, c'était quand même la...
Jacques Chancel : C'était la rencontre, déjà.
Daniel Balavoine : C'était l'année du départ, quand même.
Michel Berger : T'avais fait un disque avant, qui était formidable, sur le mur de Berlin.
Daniel Balavoine : Oui, que tu es le seul à connaître, en gros [rires]. Et au moment où Michel écrivait Starmania, il m'a appelé pour me faire savoir que ça l'intéresserait de me rencontrer. J'ai très impressionné. Et c'est vrai, en plus.
Michel Berger : Fais attention qu'on fasse pas une émission d'anciens combattants, là, hein...
Daniel Balavoine : Non, non. On s'est rencontrés comme ça. Il m'a dit qu'il trouvait que je chantais bien.
Mireille Dumas : En avril 1979, Daniel Balavoine partage donc l'affiche avec France Gall, mais aussi Diane Dufresne, Claude Dubois et une débutante, Fabienne Thibault.
[Extrait de Starmania, Diane Dufresne, Claude Dubois, Fabienne Thibault (chant), Michel Berger, Daniel Balavoine et Luc Plamondon] : "On danse les uns avec les autres, On court les uns après les autres, On se déteste, On se déchire, On se détruit, On se désire, Mais au bout du compte, On se rend compte, Qu'on est toujours tout seul au monde." – "Les uns contre les autres", Fabienne Thibault.]
Fabienne Thibault : La première fois que Luc Plamondon a rencontré Daniel, il avait dit à Michel : "Vocalement, il est à tomber par terre, mais est-ce que tu es sûr ? Il est quand même un peu rond pour faire Johnny Rockfort. Il faut une certaine sex-attitude, peut-être." Et Michel avait dit : "Ne t'en fais pas, il va aller la chercher, l'attitude qu'il faut."
Daniel Balavoine [plateau télé] : "Sans foi ni loi, Je veux vivre et mourir, Sans feu ni lieu, J'veux pas rentrer dormir, Dans ma banlieue. J'ai tout cassé avant d’partir, J’ai pas d'passé, J'ai pas d'avenir, Sans foi ni loi, Je veux vivre et mourir, Sans feu ni lieu, J'veux pas rentrer dormir, Dans ma banlieue. J'ai tout cassé avant d'partir, J'ai pas d'passé, J'ai pas d'avenir..." ["Banlieue nord", Daniel Balavoine].
Mireille Dumas : Pas étonnant que Daniel Balavoine, très sensible aux problèmes de société, adhère à l'histoire de Starmania, qui dénonce la fracture sociale et la violence de l'époque, déjà marquée par le terrorisme, notamment la bande à Baader.
Fabienne Thibault : Starmania était une œuvre qui, aujourd'hui, est tout à fait dans l'adéquation de ce qui se passe, mais à l'époque, c'était visionnaire.
Michel Berger : Quand on écoute le journal télévisé ou quand on vit dans le monde dans lequel on vit, il y a vraiment des marques très particulières à ce monde-là. Nous, on a une trentaine d'années, on a voulu exprimer ce qu'on voit et comment on le ressent à travers un spectre musical.
[Extrait du spectacle Starmania : "Nous tout c'qu'on veut c'est être heureux, Être heureux avant d'être vieux, On n'a pas l'temps d'attendre d'avoir trente ans, Nous tout c'qu'on veut c'est être heureux, Être heureux avant être vieux, On prend tout c'qu'on veut mais en attendant..." – "Quand on arrive en ville", Daniel Balavoine.]
Mireille Dumas : En cette fin des années Giscard, c'est toute une jeunesse qui se reconnaît dans Starmania, transformant les chansons du spectacle en véritables tubes.
France Gall et Daniel Balavoine [plateau télé] : "On nous prend pour des fous, Ce qu'on peut penser de nous, on s'en fout, On se fout de tout, On se fout d'être malheureux, On s'aime encore mieux, Quand on n'a plus rien à perdre, Quand on n'a plus rien à perdre." ["Quand on n'a plus rien à perdre", Daniel Balavoine et France Gall.]
Mireille Dumas : Très vite, une amitié se noue entre Daniel Balavoine et le couple France Gall - Michel Berger.
[Extrait d'une émission de télévision, dialogue entre Michel Berger et Daniel Balavoine.]
Michel Berger : Bienvenue, cher Daniel Balavoine.
Daniel Balavoine : Oui, chéri.
Michel Berger : Pouvez-vous annoncer... Tais-toi, ça va se savoir... Maintenant, on va chanter du Daniel Balavoine.
Daniel Balavoine : Pourquoi pas ?
Michel Berger : Alors que tu es mon invité, on va chanter du Daniel Balavoine.
Daniel Balavoine : Écoute, je te ferai remarquer que tu m'as invité pour chanter une chanson seulement avec toi et que je n'en chanterai pas d'autre. Dans l'ensemble, je crois que c'est assez bien équilibré.
Michel Berger : On rechante ton répertoire – notre répertoire, puisqu'on l'a chanté sur scène ensemble.
Daniel Balavoine : Oui, d'accord.
Michel Berger : "Bateau toujours".
Daniel Balavoine : Voilà, un exemple au hasard.
[Duo chant et piano entre Michel Berger et Daniel Balavoine] : "Bateau départ, Bateau hasard, Bateau au revoir, Bateau regard, Bateau la terre, Tour d’univers, Bateau espoir, Bateau vouloir, Bateau bagages, Bateau tangages…" ["Bateau toujours", Daniel Balavoine.]
Claire Balavoine : Michel Berger et Daniel, c'était une rencontre très importante pour tous les deux. D'ailleurs, Daniel le disait très bien : "J'avais la voix que Michel n'avait pas. Il avait le complément musical que je ne pouvais pas pondre et j'avais la rage qu'il ne pourrait jamais avoir sur scène." Donc, c'était une complémentarité merveilleuse qu'ils avaient tous les deux.
Fabienne Thibault : Je pense que Daniel et Michel étaient des révélateurs l'un pour l'autre.
Mireille Dumas : Le triomphe de Starmania confirme le talent de compositeur de Michel Berger, mais l'artiste n'est toujours pas reconnu comme un interprète de premier plan, ce qu'il souhaite ardemment. Tout change à l'été 1980. À 33 ans, c'est enfin la consécration.
Michel Berger [plateau télé, au piano devant France Gall et d'autres artistes] : "Elle passe sa vie à l'attendre, Pour un mot, pour un geste tendre, La groupie du pianiste, Devant l'hôtel dans les coulisses, Elle rêve de la vie d'artiste, La groupie du pianiste, Elle le suivrait jusqu'en enfer, Et même l'enfer c'est pas grand-chose, À côté d'être seule sur terre, Et elle y pense dans son lit, Le soir entre ses draps roses, Elle l'aime, elle l'adore, Plus que tout elle l'aime, C'est beau comme elle l'aime, Elle l'aime, elle l'adore, C'est fou comme elle l'aime, C'est beau comme elle l'aime." ["La groupie du pianiste", Michel Berger.]
Michel Drucker : Quelle aventure vous venez de vivre ! On vous a entendu tout l'été. Il y a déjà eu Starmania. Puis là, maintenant, vous devenez millionnaire du disque. Est-ce que...
Michel Berger : Ça ne me touche pas tellement, ça.
Michel Drucker : Ça permet d'être rassuré
Michel Berger : Ça permet surtout d'avoir les moyens de pouvoir continuer à faire d'autres disques. Mais ce qui est important pour moi...
France Gall : C'est de faire d'autres spectacles.
Michel Berger : Exactement, mais c'est très cher de faire un spectacle. Il faut vraiment pouvoir vendre beaucoup de disques, mais je crois que c'est quand même le résultat d'une longue attente. Il faut quand même à peu près 10 ans pour réussir en chantant.
France Gall : Dans les mots, dans l'écriture, c'était un petit peu plus compliqué, pour lui seulement. Pour les autres, c'était toujours très facile. Mais la casquette, si on peut appeler ça comme ça, qu'il préférait porter, c'était celle de chanteur.
Mireille Dumas : Un an après Michel Berger, en 1981, Jean-Jacques Goldman connaît, l'année de ses 30 ans, son premier grand succès en solo :
[Extrait du clip "Il suffira d'un signe"].
Mireille Dumas : Malgré les critiques sur sa voix et son répertoire, Jean-Jacques Goldman devient alors l'idole de toute une génération, même si cette nouvelle notoriété le dérange.
Jean-Jacques Goldman : Quand j'ai vu ce qui se passait, comment ça démarrait, avec les histoires de hit-parade, d'autographes, d'interviews, etc. toute cette espèce de foire, je me suis posé la question s'il ne fallait pas arrêter, ou si ça valait le coup de continuer. Et ensuite, je me suis dit : "Mais de quel droit, moi, je me pose des questions sur une situation à laquelle tout le monde rêve et tout le monde considère que c'est une grande chance. Alors, j'ai foncé".
[Plateau télé de Jean-Jacques Goldman : "Au bout de mes rêves".]
Mireille Dumas : Contrairement à Jean-Jacques Goldman et Daniel Balavoine, Michel Berger était le seul à rêver de devenir chanteur dès l'enfance.
[Sous-titre : "L'enfance". Images du premier passage filmé de Michel Berger encore adolescent.]
Voix off : Michel Berger. Rien d'infernal chez cet adolescent des beaux quartiers. Le diable qui l'habite ne lui souffle rien que de très avouable. Ses revendications : le droit au twist ; ses révoltes : elles visent uniquement la camomille et les tasses de thé.
Michel Berger : "J'aimerais me promener, Avec des amis, Ou bien aller danser En surprise-party. Oui, j'en ai assez, Des tasses de thé, Ou des camomilles, Who-ho, en famille." ["La camomille", Michel Berger.]
Mireille Dumas : Dans cette chanson enregistrée en 1963, à l'époque des yéyés, Michel Berger, qui n'a que 15 ans, se moque gentiment du milieu bourgeois dont il est issu.
Michel Berger : "Je n'ai pas encore l'âge, D'aller m'embêter. Ah oui, tournons la page, À moi la liberté, Ouais, ouais, ouais, ouais". ["La camomille", Michel Berger.]
Mireille Dumas : Dans cette famille de trois enfants où l'on vouvoie les parents, Michel Berger est le petit dernier. Sa mère est une pianiste reconnue. Son père, le professeur Hamburger, un ponte de la médecine. Mais ce dernier fait vivre à sa famille un véritable traumatisme. Après avoir subi une opération, il affirme à son réveil ne pas reconnaître sa femme et ses enfants et quitte le foyer. Pour le jeune Michel, cet abandon est aussi insupportable qu'incompréhensible.
Interviewer : Vous êtes le fils d'un médecin célèbre et d'une pianiste. Et je remarque que vous n'avez choisi finalement ni la médecine, ni d'être concertiste, mais la philosophie. Ça, c'est assez curieux.
Michel Berger : Oui. Je suis très agacé qu'on me dise de qui je suis le fils, parce que c'est quelque chose qui, pour moi... Vous savez, finalement, je crois que tout le monde se bat un peu pour être une personne très différente de ses aînés. Et je veux faire de la philosophie. Je crois que c'était quelque chose d'important pour ma famille que je fasse des études. Et j'ai eu la chance de me rendre compte que j'étais un tout petit peu fait pour faire de la musique.
[Images de jeunesse de Michel Berger au piano. Fond sonore : "Pour me comprendre, Il faudrait savoir qui je suis, Pour me comprendre, Il faudrait connaître ma vie, Et pour l'apprendre, Devenir mon ami..." – "Pour me comprendre", Michel Berger]
Richard Berry : Il était secret sur tout. Il parlait très peu de lui. Tout ce qui était douloureux chez lui restait pour lui-même. Et ce n'était pas quelqu'un qui allait, comment dire, chercher à se faire plaindre.
[Fond sonore : "Pour me comprendre, Il aurait fallu au moins ce soir, Pouvoir surprendre, Le chemin d'un de mes regards. Triste mais tendre, Perdu dans le hasard" – "Pour me comprendre", Michel Berger]
Mireille Dumas : Parmi les chagrins que Michel Berger dissimule, il y a la maladie de sa fille Pauline, dont il ne parle jamais, et celui de la disparition de son frère aîné Bernard, devenu pour lui un père de substitution.
Michel Berger : Il y a quelqu'un qui était important aussi, c'est mon frère, qui était vraiment quelqu'un de génial et dont on a...
Jacques Chancel [plateau du Grand Échiquier, Antenne 2] : Il est avec nous ce soir, parce que ce sont des décors empruntés, en tout cas, aux peintures de votre frère, qui lui est mort, Bernard, architecte.
Michel Berger : C'était l'image de quelqu'un qui a un talent pur. Et c'est en même temps un peu complexant, parce que quand on a un frère qui est génial, c'est un peu dur. Et en même temps, j'ai eu l'image de quelqu'un qui avait vraiment la force du talent.
Daniel Balavoine et Michel Berger [plateau télé, duo au piano] : "Écoute, Ce qu'il reste de nous, Immobile et debout. Une minute de silence, Ce qu'il reste, c'est tout, De ces deux cœurs immenses, Et de cet amour fou. Et fais si tu y penses, En souvenir de nous, Une minute de silence." – "La minute de silence", Michel Berger.]
Mireille Dumas : Ce n'est peut-être pas une coïncidence si cette chanson, écrite quelques mois après la disparition de son frère, Michel Berger la partage avec son ami et frère de cœur. La famille de Daniel Balavoine fut aussi marquée par la perte d'un enfant, un an avant la naissance de Daniel.
Claire Balavoine : Daniel a eu longtemps le sentiment de n'avoir été désiré et de n'être arrivé que pour remplacer cet enfant mort. Il est probable que ce soit quand même ça qui lui ait fait une blessure, une fêlure qui lui a enlevé un tout petit peu de confiance absolue en lui, et qui a fait qu'il avait, pour avoir le sentiment d'exister, besoin de se montrer.
Daniel Balavoine [plateau télé] : "Heure, sonne matin, Pleure chagrin, Et repasse le film humide Du passé dans les yeux, Court, bien trop court, Notre amour, Et les appels au secours, Savent qu'un sourd n'entend pas ce qu'il veut, Et pourtant, il veut vivre, Ou survivre, Sans poème, Sans blesser tous ceux qui l'aiment, Être heureux, Malheureux, Vivre seul ou même à deux..." ["Vivre ou survivre", Daniel Balavoine].
Mireille Dumas : Daniel Balavoine, dernier d'une famille de six enfants, sera surtout marqué par la séparation de ses parents. Il n'a que cinq ans lorsque sa mère, antiquaire, décide de quitter le domicile. Même si le lien demeure, les enfants restent dans la maison familiale auprès de leur père.
Daniel Balavoine : Dans mon cartable, il y avait peut-être des bijoux, enfin, je me rappelle plus. Je n'ai pas de souvenirs d'enfance. Je trouve que c'est casse-bonbons, en plus, les souvenirs d'enfance. J'ai appris les mêmes choses que tout le monde et j'ai laissé ce qui ne me plaisait pas et j'ai gardé ce qui me plaisait. [Clip de "Mon fils, ma bataille"] "Ça fait longtemps que t'es partie, maintenant, Je t'écoute démonter ma vie en pleurant, Si j'avais su qu'un matin, je serais là, sali, jugé sur un banc, Par l'ombre d'un corps que j'ai serré si souvent, Pour un enfant..." ["Mon fils, ma bataille", Daniel Balavoine.] Mes parents, je le dis sans honte, je ne pense pas que ça les gêne, se sont séparés quand moi, j'étais très jeune. J'ai trois frères et deux sœurs. Il se trouve que si mes parents étaient restés unis, ils s'étaient bien entendus, je ne serais peut-être pas là, aujourd'hui, en train d'en parler avec vous. J'aurais peut-être été, comme je voulais le faire à un moment donné, un étudiant, brillant ou pas brillant, en droit ou en sciences politiques ou des choses comme ça. Et en fait, j'aurais raté ma vie. [Clip de "Mon fils, ma bataille"] "Les juges et les lois, ça ne me fait pas peur, Oh, fallait pas qu'elle s'en aille, Whohoh, J'vais tout casser, Si vous touchez, Au fruit de mes entrailles, Whohoh..." ["Mon fils, ma bataille", Daniel Balavoine.]
Mireille Dumas : Après la séparation, le père de Daniel, ingénieur, part travailler à l'étranger. Il décide alors de placer ses enfants dans un pensionnat religieux.
Daniel Balavoine : Le pensionnat, en tant que tel, c'est un très mauvais souvenir. Je trouve que c'est une chose vraiment exécrable. C'est un endroit où les gens essayent d'usurper un certain pouvoir sur les enfants et profitent de sa solitude.
Interviewer : Vous aviez quel âge ?
Daniel Balavoine : Je crois que j'ai été pensionnaire de 7 ans à 14 ans.
Claire Balavoine : Quand Daniel rentrait du pensionnat, il venait se mettre la tête sur mon épaule et il me caressait le visage, et il m'appelait "sa petite maman peau douce". Voilà. Alors quelque part, sans doute, sa grande sœur était, de temps en temps, "sa petite maman peau douce".
Daniel Balavoine [regardant un album de photos] : Oh ! Les tronches de cake qu'on avait ! Là, c'est mon frangin. Et là, c'est moi. Regarde la tête que j'ai. J'avais la coupe Beatles, ça déjà quand même. J'étais déjà à part des autres, petit, tout petit déjà.
[Extrait instrumental du clip de "Je marche seul", Jean-Jacques Goldman.]
Jean-Jacques Goldman : J'étais un enfant très, très, très décalé. Les autres étaient coiffés, ils avaient des vêtements à la mode. Nous, on était dans un monde un peu à part. J'avais des culottes courtes jusqu'à je ne sais pas quel âge. Je faisais mon violon, j'étais boy-scout. Les autres, ils allaient au café, tout que ça. Je ne sais pas, je me sentais toujours... Je n'étais pas comme eux, quoi. [Clip de "Je marche seul"] "Comme un bateau dérive, Sans but et sans mobile, Je marche dans la ville, Tout seul et anonyme, La ville et ses pièges, Ce sont mes privilèges, Je suis riche de ça, Mais ça ne s'achète pas, Et j'm'en fous, j'm'en fous de tout, De ces chaînes qui pendent à nos cous, J'm'enfuis, j'oublie, Je m'offre une parenthèse, un sursis, Je marche seul, Dans les rues qui se donnent, Et la nuit me pardonne, je marche seul, En oubliant les heures, Je marche seul, Sans témoin, sans personne, Que mes pas qui résonnent, je ]marche seul, Acteur et voyeur". ["Je marche seul", Jean-Jacques Goldman.]
Mireille Dumas : Jean-Jacques Goldman est le troisième d'une famille de quatre enfants. Ses parents tiennent un magasin de sport en banlieue parisienne. Le jeune garçon est plutôt solitaire et c'est à son journal intime qu'il confie ses pensées. Devenu artiste, il gardera l'habitude de noter sur des carnets ses idées de chansons. [Clip de "Je marche seul".] "Je marche seul, Quand ma vie déraisonne, Quand l'envie m'abandonne, Je marche seul, Pour me noyer d'ailleurs." ["Je marche seul", Jean-Jacques Goldman.]
Mireille Dumas : Les parents de Jean-Jacques Goldman, émigrés d'Europe de l'Est, estiment que la musique est un formidable moyen d'intégration pour leurs enfants. Jean-Jacques choisit le violon.
[Images de la Tournée pour les pieds", Jean-Jacques Goldman prend son violon :]
Jean-Jacques Goldman : La pression est énorme ! [Tournée 2002, chanson "Et l'on n'y peut rien", Jean-Jacques au violon et au chant.] "Comme un fil entre l'autre et l'un, Invisible, il pose ses liens, Dans les méandres des inconscients, Il se promène impunément, Et tout un peu tremble, Et le reste s'éteint, Juste dans nos ventres, Un nœud, une faim, Il fait roi l'esclave, Et peut damner les saints, L'honnête ou le sage, Et l'on n'y peut rien." ["Et l'on n'y peut rien", Jean-Jacques Goldman.] Mon père, c'est un monsieur qui est venu à 15 ans de Pologne. Il ne savait pas parler français. Il a fait ce qu'il a pu, c'est-à-dire qu'il a posé des rails, qu'il a été tailleur, qu'il a travaillé dans des mines...
Mireille Dumas : Le père de Jean-Jacques Goldman, critique vis-à-vis du régime stalinien, quitta le Parti communiste mais resta, toute sa vie, attaché aux valeurs d'égalité et de partage. Son fils se rendra à Moscou en 1993 pour enregistrer son nouveau disque avec les Chœurs de l'Armée rouge, que son père aimait tant.
Jean-Jacques Goldman : Quand j'étais petit, les parents m'amenaient au Palais des sports, voir les Chœurs de l'Armée rouge et les Ballets de Moïsseïev. Et puis, il y avait des disques d'eux chez moi. Puis, un jour, j'ai écrit une chanson qui évoque l'atmosphère dans laquelle j'ai été élevé, qui était pleine d'espoir, d'idéalisme. [Images de la Tournée Rouge.] "Y aura des jardins, De l'amour et du pain, Des chansons, du vin, On manquera de rien, Y aura du soleil sur nos fronts, Et du bonheur plein nos maisons, C'est une nouvelle ère, révolutionnaire…" ["Rouge", Jean-Jacques Goldman.] [Sous-titre : "La conscience politique"]. Il ne s'agit pas de prosélytisme, mais en tout cas d'un hommage à ces militants et à ces idéalistes. J'ai une vraie tendresse pour eux, essentiellement parce que j'ai été élevé dans ce milieu-là et que ma famille était une famille militante propre.
[Images des Chœurs de l'Armée rouge interprétant l'introduction de "Rouge".]
Mireille Dumas : C'est au cœur de cette famille engagée qu'un drame éclate dans les années '70. Le demi-frère de Jean-Jacques, Pierre Goldman, militant d'extrême-gauche, après avoir été jugé dans un procès retentissant et incarcéré pour braquage, est assassiné en pleine rue en 1979. On ne connaîtra jamais vraiment ni le mobile ni les meurtriers.
Jean-Jacques Goldman : C'est probablement quelqu'un qui a compté, comme tous les gens qui te sont proches ou qui sont de ta famille, parce que tu essayes de les comprendre, parce que tu vis leur paradoxe, leur mystère. Et Pierre, c'est un mystère. J'étais un peu atypique aussi dans la famille, dans le sens où moi, j'étais politiquement musicien. Ceci dit, j'étais intéressé par les conversations à table, les événements dans le monde, parce que c'était la culture familiale. Mais bon, j'étais toujours dans une ligne social traître, comme il disait. Je dirais simplement un peu social-démocrate classique, de laquelle je n'ai jamais varié.
Mireille Dumas : Jean-Jacques Goldman s'engage d'ailleurs aux côtés de Michel Rocard lors des élections législatives de 1993.
Daniel Balavoine : J'avais, dans mon idée, l'utopie d'être député et de représenter quelque part ma région, quelque chose comme ça. Je me définissais ce genre de truc. Mais il y avait eu à cette époque-là, mai '68. Et comme j'y avais été mêlé de près, en tout cas dans mon coin, j'ai été déçu en voyant arriver les soi-disant révolutionnaires qui venaient nous tenir finalement le même genre de discours que les hommes politiques de l'époque. Ça m'a complètement démobilisé. [Plateau télé.] "Qui a le droit de m'interdire d'être vivant ? De quel côté se trouvent les bons ou les méchants ? Leurs évangiles ont fait de moi un non-croyant. La vie ne m'apprend rien. Je voulais juste un peu parler, choisir un train. La vie ne m'apprend rien. J'aimerais tellement m'accrocher, prendre un chemin. Prendre un chemin. Mais je ne peux pas, je ne sais pas et je reste planté là. Les lois ne font plus les hommes, mais quelques hommes font la loi. Et je ne peux pas, je ne sais pas et je reste planté là", ["La vie ne m'apprend rien", Daniel Balavoine.]
Interviewer : Vous avez dit de monsieur Fabius que ce n'est pas un financier, c'est un charlot, il fait du Barisme. Vous avez traité monsieur Rocard de faux jeune. C'est vrai que vous avez la dent dure.
Daniel Balavoine : J'ai la dent dure ? Écoutez, on n'a qu'à pas me demander mon avis, je veux dire. Moi, je n'oblige personne à me faire venir. Je veux dire : si je viens et qu'on me demande des choses et qu'il faut en plus que je la ferme, je ne vois vraiment pas à quoi ça sert. Je ne pontifie pas, je n'ai pas d'opinion. C'est ça le problème que j'ai dans ma vie, c'est que je n'ai pas d'opinion politique. C'est une souffrance et je le dis vraiment sans exagérer les choses, je souffre de ça. Je n'ai que des sentiments politiques et je réagis comme je peux. Je suis de caractère, paraît-il, primaire, c'est-à-dire que quand on me dit quelque chose qui me déplait, je réponds immédiatement.
Fabienne Thibault : Daniel était quelqu'un de profondément curieux, qui avait besoin de comprendre. Comprendre les gens, comprendre les motivations, comprendre les actions. Et c'est pour ça que quand il prenait la parole, ce n'était pas sur le mode de "j'ouvre ma gueule et je n'en sais pas plus". Il avait vraiment analysé et vraiment compris. Et quand il se permettait de dire quelque chose, c'était une décision profonde.
Mireille Dumas : Si Daniel Balavoine a abandonné ses ambitions politiques pour la musique, il garde intactes ses convictions et ses révoltes. C'est justement ce qui impressionne Jacques Attali, conseiller de François Mitterrand, rencontré lors d'un dîner chez Michel Berger. Il pense que la fougue du jeune chanteur populaire serait un atout formidable pour le candidat socialiste qui, en 1980, un an avant les élections présidentielles, cherche à séduire la jeunesse. Il le convie alors à une émission spéciale dont François Mitterrand est l'invité.
[Extrait de l'entretien télévisé avec François Mitterrand sur Antenne 2] :
François Mitterrand : Alors, je ne voudrais pas que notre entretien s'achève là et...
Interviewer : Il est 13h27 déjà, monsieur Mitterrand.
François Mitterrand : Oui, oui, oui. Je voudrais...
Interviewer : Nous avons à parler avec Daniel Balavoine aussi.
François Mitterrand : Permettez. Je voudrais dire que, limiter...
Daniel Balavoine : Alors maintenant, si je ne peux rien dire avant la fin de l'émission - je ne parle pas pour vous, monsieur Mitterrand, parce que moi, j'avais pris plein de notes en venant dans votre...
François Mitterrand : Vous aurez le temps.
Daniel Balavoine : Non, je n’aurai pas le temps. Je le sais déjà que je n’ai pas le temps. J'ai juste le temps de me mettre en colère.
Interviewer : Est-ce que vous voulez commencer maintenant ?
Daniel Balavoine : Non, c'est le système de l'information française qui est fait comme ça. J'aurais le temps une minute de m'énerver, juste de m'énerver et de paraître pour un petit merdeux, un petit jeune de plus, qui fout la pagaille partout. Je préfère m'en aller tout de suite. Si j'avais su que je n'aurais pu rien dire, j'aurais dormi beaucoup plus tard. Je vous remercie [il se lève].
Interviewer : Non, monsieur Mitterrand souhaitait votre présence, Daniel Balavoine, dans ce studio, pour parler des problèmes de la jeunesse. Je pense que nous aurions eu le temps. Nous aurions eu le temps d'en parler. C'était de ça et non pas de chansons...
François Mitterrand : Revenez et parlez-en toute de suite.
Claire Balavoine : Il était habité par une... Pas une urgence, mais un besoin, peut-être une lucidité, de parler très fort de beaucoup de choses qui menaient la population dans le ravin. Vous voyez ? Et donc, quand on lui donnait l'occasion de le dire, il ne se gênait pas.
Mireille Dumas : Face au futur président, Daniel Balavoine fait alors une déclaration implacable et terriblement prémonitoire.
Daniel Balavoine [suite de l’entretien télévisé avec François Mitterrand] : Si je dois faire vite, ce que je peux vous dire, c'est que la jeunesse se désespère. Elle est profondément désespérée parce qu'elle n'a plus d'appui. Elle ne croit plus en la politique française. Et moi, je pense qu'elle a, en règle générale, en résumant un peu, bien raison. Ce que je peux vous dire, c'est que le désespoir est mobilisateur et que lorsqu'il devient mobilisateur, il est dangereux et que ça entraîne le terrorisme, la bande à Baader et des choses comme ça. Et ça, il faut que les grandes personnes qui dirigent le monde soient prévenues, que les jeunes vont finir par virer du mauvais côté, parce qu'ils n'auront plus d'autre solution. [Plateau télé] : "Que reste-t-il des idéaux sous la mitraille ? Quand leurs prêcheurs sont à l'abri de la bataille ? La vie des morts n'est plus sauvée par des médailles. La vie ne m'apprend rien. Je voulais juste un peu parler, choisir un train. La vie ne m'apprend rien. J'aimerais tellement m'accrocher, prendre un chemin. Prendre un chemin..." ["La vie ne m'apprend rien", Daniel Balavoine.]
Mireille Dumas : Après l'émission, Daniel Balavoine va garder le contact avec François Mitterrand, auquel il apporte son soutien lors de plusieurs meetings. Tout comme le feront, en 1988, ses amis France Gall et Michel Berger, proches du président.
Claire Balavoine : Daniel avait son cœur à gauche, mais quand il a senti qu'il allait être récupéré politiquement, il a dit : "Non, je ne suis pas là pour un parti, je suis là pour des convictions".
Daniel Balavoine : Dès que je sens une structure se resserrer autour de moi, qu'elle soit politique, religieuse, syndicale, même, je dirais, familiale, je fuis. Je fuis en avant, mais je fuis parce que je ne veux pas être prisonnier de quoi que ce soit. Je ne veux représentant de quelque chose.
Claire Balavoine : Daniel était un extra-lucide. Je pense qu'il avait compris très, très tôt de quoi était faite la société, de quoi n'étaient point faits les humains, lui compris, bien entendu. Il était un chieur, il était adorable, il était colérique, il était habité par une puissance extraordinaire. Il était très emmerdant et tant mieux. Il était sensible à la détresse et sa seule manière d'en parler et de surtout essayer de résoudre, ça a été de le mettre en musique.
Daniel Balavoine [plateau télé] : "Petite rue de casbah, Au milieu de Casa, Petite brune enroulée d'un drap, Court autour de moi, Ses yeux remplis de "pourquoi", Cherchent une réponse en moi, Elle veut vraiment que rien ne soit sûr, Dans tout ce qu'elle croit, Ta couleur et tes mots, tout me va, Que tu vives ici ou là-bas, Danse avec moi, Si tu crois que ta vie est là, Ce n'est pas un problème pour moi, L’Aziza, Je te veux si tu veux de moi." ["L'Aziza", Daniel Balavoine.]
Mireille Dumas : Fidèle à ses engagements, Daniel Balavoine écrit un hymne à la différence et à la mixité, qui devient son plus grand tube. "L'aziza", qui signifie "petite chérie" en arabe, est un hommage à Corinne, sa dernière compagne d'origine marocaine. La jeune femme lui a donné son premier fils et en 1985, quand triomphe cette chanson, elle est enceinte de leur second enfant.
Daniel Balavoine [plateau du Grand Échiquier, Antenne 2] : C'est une chanson qui est porteuse d'un sujet qui, j'espère et j'ose le dire, n'est pas abordé de la façon habituelle.
Jacques Chancel : La différence.
Daniel Balavoine : La différence, c'est parce que tout le monde est contre tout en ce moment. On a même cru que des fois, je l'étais, mais ce n’est pas vrai. On est contre Le Pen, on est contre le racisme, on est contre la misère, on est contre tout ça. Et en fait...
Jacques Chancel : On n'est pas tellement pour...
Daniel Balavoine : On n'est jamais pour. Moi, je dis "je suis pour". Là, par exemple, dans ce cas-là, je ne dis pas "je suis contre le racisme", je dis "je suis pour les Arabes". Voilà. Donc ça plaît à qui ça peut, c'est un choix un petit peu plus délicat. Enfin, c'est un choix sentimental, affectueux.
Jacques Chancel : Et que vous avez fait dans une chanson. Voilà.
Mireille Dumas : En ce milieu des années '80, la violence liée au racisme et à la situation des immigrés, est ravivée en France par l'élection, pour la première fois, de dix députés du Front National aux élections européennes. Sensible comme Daniel Balavoine aux mouvements de la société, Jean-Jacques Goldman écrit cette chanson, véritable message d'espoir pour les jeunes des cités :]
Jean-Jacques Goldman [plateau télé] : "Minuit se lève en haut des tours, Les voix se taisent et tout devient aveugle et sourd, La nuit camoufle pour quelques heures, La zone sale et les épaves et la laideur, J'ai pas choisi de naître ici, Entre l'ignorance et la violence et l'ennui, J'm'en sortirai, j'me le promets, Et s'il le faut, j'emploierai des moyens légaux, Envole-moi, Envole-moi, Envole-moi, Loin de cette fatalité qui colle à ma peau, Envole-moi, Envole-moi, Remplis ma tête d'autres horizons, d'autres mots, Envole-moi..." ["Envole-moi", Jean-Jacques Goldman.]
Véronique Colucci : Jean-Jacques Goldman, c'est un chanteur qui plaît à énormément de générations mais quand même beaucoup aux adolescents. En tout cas, quand il a commencé, c'était beaucoup le cas. Et qu'il arrive à faire passer des notions sombres chez ces jeunes gens qui, de ce fait, se poseront la question, ça me bluffe parce que c'est fait avec beaucoup d'élégance.
Interviewer : Quand on devient un porte-parole aussi d'une génération, on n'a pas des...
Jean-Jacques Goldman : C'est du bidon, ça.
Interviewer : C'est du bidon ?
Jean-Jacques Goldman : Ouais...
Interviewer : Ouais, vraiment ?
Jean-Jacques Goldman : Ouais !
Interviewer : Mais tu as des... Quand tu dis des choses, ça a de l'importance, plus que, j'allais dire, des gens moins connus.
Jean-Jacques Goldman : Un porte-parole, c'est quelqu'un, à la limite, qui donne aussi des solutions. Moi, je crois que les gens, quand ils adhèrent à une chanson ou un texte de chanson, ils disent : "Tiens, celui-là, il pense comme moi". Mais ce n’est pas moi qui leur dis de penser comme moi. Enfin, il y a une différence.
Daniel Balavoine : En ce qui concerne ce qui serait le cas d'un porte-parole, non, je ne pense pas. Ce n’est pas le propos. Maintenant, c'est vrai que s'il y a quelqu'un qui pense comme moi quelque part et qui ne peut pas exprimer ce genre de sentiment, je suis content de le faire pour lui. Mais enfin, je ne suis pas Jésus et qu'on ne se méprenne pas, je ne me prends pas pour Jésus. Sinon, on ferait des miracles. Et il y en aurait à faire !
Jean-Jacques Goldman [plateau télé] : "Me laisse pas là, Emmène-moi, Envole-moi, Croiser d'autres yeux qui ne se résignent pas, Envole-moi, Tire-moi de là, Montre-moi ces autres vies que je ne sais pas, Envole-moi, Envole-moi, Envole-moi, Regarde-moi bien, je ne leur ressemble pas, Me laisse pas là, Envole-moi, Avec ou sans toi, je n'finirai pas comme ça, Envole-moi..." ["Envole-moi", Jean-Jacques Goldman.]
Michel Berger : C'est vrai que moi, je racontais toujours des histoires un peu biographiques. Et puis, j'ai tellement envie de parler, maintenant, du monde dans lequel on vit.
Interviewer : Vous vous sentez très fort concerné par tout ce qui se passe dans le monde, de très près ?
Michel Berger : Je crois que c'est difficile maintenant, de vivre dans le monde dans lequel on vit et puis de pas s'intéresser. Je veux dire : de toute manière, on n'a pas le choix avec toute l'actualité et la télévision, les médias, on vit tous dans le même monde. On a envie d'en parler, je crois.
Mireille Dumas : C'est en voyant une affiche d'Amnesty International défendant les prisonniers politiques, que Michel Berger écrit : "Diego, libre dans sa tête".
Michel Berger [en concert] : "Derrière des barreaux, Pour quelques mots, Qu'il pensait si fort, Dehors, dehors il fait chaud, Des milliers d'oiseaux, S'envolent sans effort, Quel est ce pays, Où frappe, la nuit, La loi du plus fort ? Diego, libre dans sa tête, Derrière sa fenêtre, S'endort peut-être..." ["Diego, libre dans sa tête", Michel Berger]. J'ai eu beaucoup, beaucoup de mal à écrire cette chanson parce que je trouvais qu'on pouvait pas écrire des chansons engagées au premier degré. Je trouve qu'il y a toujours un côté ridicule à s'engager de manière naïve dans une chanson. Mais ça vient toujours des émotions. Moi, j'écris à partir d'émotion que j'ai eues.
[En concert.] "Et moi, qui danse ma vie, Qui chante et qui rit, Je pense à lui, Diego, libre dans sa tête, Derrière sa fenêtre, Déjà mort peut-être." ["Diego, libre dans sa tête", Michel Berger].
Mireille Dumas : Si Michel Berger, Daniel Balavoine et Jean-Jacques Goldman, ont su mettre en musique leurs convictions, ils ont aussi, avec talent, capté l'air du temps et l'évolution des mœurs.
Jean-Jacques Goldman : La vie de tous les jours peut intéresser les chanteurs et les chansons sont toujours, de loin ou de près, le reflet de ce qui se passe dans la réalité sociale et dans la réalité de l'époque.
Jean-Jacques Goldman [en concert] : "Elle a fait un bébé toute seule, Elle a fait un bébé toute seule, C'était dans ces années un peu folles, Où les papas n'étaient plus à la mode, Elle a fait un bébé toute seule. Elle a fait un bébé toute seule, Elle a fait un bébé toute seule, Elle a choisi l'père en scientifique, Pour ses gènes, son signe astrologique, Elle a fait un bébé toute seule, Et elle court toute la journée, Elle court de décembre en été, De la nourrice à la baby-sitter, Des paquets de couches au biberon de quatre heures, Et elle fume, fume, fume même au petit déjeuner." ["Elle a fait un bébé toute seule", Jean-Jacques Goldman].
Interviewer : Quelle place tient l'amour dans ta vie ?
Daniel Balavoine : Je dirais que c'est la place majeure. C'est comme ça qu'on dit ? C'est la place prépondérante. C'est de là qu'on vient et c'est ça qu'on fait. Et c'est de là que les autres enfants viendront. C'est la chose principale. [Plateau télé.] "Qu' est-ce qui pourrait sauver l'amour ? Qu' est-ce qui pourrait sauver l'amour ? Et comment retrouver le goût de la vie ? Qui pourra remplacer le besoin par l'envie ?" ["Sauver l'amour", Daniel Balavoine].
[Sous-titre : "Quelques mots d'amour"].
Interviewer : Ta chanson, elle est un peu pessimiste. Qu'est-ce qu'il faudrait faire pour sauver l'amour ?
Daniel Balavoine : Ah non, ce n’est pas pessimiste. Tant qu'on pose des questions, c'est qu'on croit qu'il y a des réponses. Chacun, il donne la réponse qu'il veut. Moi, je ne l’ai pas. [Plateau télé.] "Ahah, Où est le sauveur ? Ahah. Et chaque nuit le peuple danse en douceur, Croit qu’il peut exorciser la douleur, Puis lentement quitte les transes, En douceur, Alors revient dans sa conscience, Sa douleur, Au fond de lui sent cette peur immense, De voir mourir ce sentiment d'amour intense, Qu’est-ce qui pourrait sauver l'amour ? Qu’est-ce qui pourrait sauver l'amour ? Et comment retrouver le goût de la vie ? Qui pourra remplacer le besoin par l'envie ? Ahah, Où est le sauveur ? Ahah, Où est le sauveur ?" ["Sauver l'amour", Daniel Balavoine].
Mireille Dumas : "Puisque tout le monde me déconseillait de me marier, je l'ai fait", déclarait Daniel Balavoine à propos de sa première union, en 1972, avec une jeune femme polonaise. Rebelle aux institutions, Daniel ne conduira pas ses autres compagnes devant Monsieur le Maire.
Interviewer : Quand je vous ai rappelé le titre de cette émission, Le regard des femmes, vous m'avez dit : "Ouh là, alors là, je vais vous dire quelque chose, je me sens assez mal à l'aise vis-à-vis des femmes". C'est vrai ou c'est faux ?
Daniel Balavoine : Je veux dire mal à l'aise, oui, c'est un peu vrai dans la mesure où...
Interviewer : Pourquoi ?
Daniel Balavoine : Dans la mesure où ça fait partie des choses et des êtres qui sont indispensables, c'est toujours délicat de sentir que quelque chose ou quelqu'un est indispensable. Pour moi, c'est un peu agaçant. J'aime bien être indépendant et... Je ne sais pas, c'est peut-être une forme de faiblesse. Je n'aime pas sentir que quelqu'un m'est indispensable. J'aimerais pouvoir me dire : "J'ai besoin de personne, je suis assez grand" et en fait, les femmes, et notamment celle avec qui je vis, m'est indispensable. La présence est difficile, mais l'absence est encore sûrement plus dure.
Fabienne Thibault : Ah ! Daniel avait beaucoup de succès avec les femmes ! Je pense que toutes les femmes avaient envie de le protéger, avaient envie de le consoler, parce qu'on le sentait, tout en étant très joyeux et très dynamique, on sentait quand même cette fragilité. Son côté "je me connais mais je me cherche encore", je pense que c’est assez irrésistible, effectivement, pour les femmes !
Jean-Jacques Goldman [dans son studio, seul à la guitare, avec un sourire gêné : "La vie, c'est mieux quand on est amoureux, La vie, c'est mieux quand on est amoureux…" ["La vie c’est mieux quand on est amoureux", titre caché de l'album Chansons pour les pieds, Jean-Jacques Goldman.]
Mireille Dumas : Très secret sur ses sentiments amoureux, Jean-Jacques Goldman interprète cette chanson, unique dans son répertoire, en 2001, l'année où il épouse celle qui est aujourd'hui sa femme et la mère de ses trois filles. Trois autres enfants sont nés de son précédent mariage, qui a duré plus de 20 ans. Mais pas question pour lui d'étaler sa vie privée dans les médias.
Jean-Jacques Goldman : Ce que j'ai entendu pas mal, c'est des histoires de romantisme, de romantisme mythique autour de mes chansons. Et ça, c'est un truc qui m'a un peu étonné. Parce que si on regarde mes sept chansons qui ont marché depuis trois ans, il n'y a aucune chanson d'amour. [Extrait du clip "Sache que je".] "Tu dis l'amour a son langage, Et moi les mots ne servent à rien, S'il te faut des phrases en otage, Comme un sceau sur un parchemin. Alors sache que je..." ["Sache que je", Jean-Jacques Goldman]. Je me suis posé la question de pourquoi je n'ai jamais écrit une chanson où on dit "je t'aime". Je trouve que "je t'aime" est un mensonge par essence. Parce que dans ces mots-là, il y a, que tu le veuilles ou pas, une connotation de temps, tu vois ? Si je t'aime, un peu implicitement, ça veut dire "je t'aimerai toujours". Pour les femmes, c'est le contraire parce qu'elles disent : "Il m'a dit je t'aime. – Tu m'aimes ou tu m'aimes pas ? – Je t'aime. – Ah bon. Donc, ça y est, c'est fait." C'est signé. Maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?
Michel Berger [clip de "Les mots simples"] : "Ridicule comme une vieille photo, Sur une cheminée, Comme les chansons d'amour des autres, Qu'on ne veut pas écouter, Mais si tu veux que je le dise, Je le jure comme dans une église, Écoute-moi : Je t'aime, Je t'aime, Je t'aime, Je t'aime, voilà. Je t'aime, Je t'aime, Je t'aime, Je t'aime, voilà." ["Les mots simples", Michel Berger.]
Interviewer : Tu as écrit beaucoup de chansons d'amour.
Michel Berger : Moi, je ne sais écrire que ça. J'ai énormément de mal à écrire autre chose. Mais ça, c'est un défaut terrible.
Interviewer : Pourquoi ? C'est un défaut, oui ?
Michel Berger : Ah oui, c'est un défaut, parce que ça lasse, au bout d'un certain temps. Mais moi, je trouve que l'émotion, c'est quelque chose de tellement musical que la chanson, je crois que c'est vraiment fait, au départ, pour parler d'amour à quelqu'un.
Interviewer : Et on peut dire que les chansons d'amour, les grandes chansons d'amour que tu as écrites – je ne te demanderai pas les noms – étaient destinées à des personnes précises ?
Michel Berger : C'est à dire que je ne peux pas inventer. C'est quelque chose que je ne sais pas du tout faire.
Interviewer : Tu es un journaliste ?
Michel Berger : Oui, ce n'est pas vraiment du journalisme, c'est sans arrêt autobiographique. C'est un manque d'imagination, sûrement [rires]. Je suis très content comme ça. Je n’ai pas envie de changer. [Plateau télé.] "Il manque quelqu'un près de moi, Je me retourne, tout le monde est là, D'où vient ce sentiment bizarre que je suis seul, Parmi tous ces amis, ces filles qui ne veulent, Que quelques mots d'amour. De mon village-capitale, Où l'air chaud peut être glacial, Où des millions de gens se connaissent si mal. Je t'envoie, comme un papillon à une étoile, Quelques mots d'amour." ["Quelques mots d'amour", Michel Berger.]
Mireille Dumas : Tout comme Daniel Balavoine et Jean-Jacques Goldman, Michel Berger et France Gall ont toujours été très discrets sur leur vie de couple et leurs deux enfants.
Michel Berger : Vous savez que depuis des années, on s'est beaucoup battu pour faire des spectacles séparés, pour ne pas être sur des photos ensemble, pour ne pas être le petit couple qui correspond à une image qui n'est pas la nôtre.
Interviewer : Il n'y a pas de rivalité au niveau professionnel entre vous deux ?
Michel Berger : Non mais, vous savez, c'est une rivalité un peu faussée parce que comme c'est moi qui écris les chansons pour elle, ce ne serait pas une vraie rivalité. Et puis, en plus, il y a une telle cohésion. Je crois qu'on voit la musique et la manière de faire notre métier tellement de la même manière.
Mireille Dumas : Pour France Gall, sa muse, Michel Berger écrit des dizaines de tubes sur ses thèmes de prédilection, l'amour et la musique. Mais au fil du temps, la chanteuse lui demande des textes plus graves et plus engagés.
France Gall [plateau télé] : "Résiste, Prouve que tu existes, Cherche ton bonheur partout, Va refuser ce monde égoïste, Résiste, Suis ton cœur qui insiste, Ce monde n'est pas le tien, Viens, bats-toi, signe et persiste" ["Résiste", France Gall.]
Michel Berger [plateau du Grand Echiquier, Antenne 2] : Il y a eu une époque où la chanson, c'était quelque chose pour faire passer deux, trois minutes agréables, amusantes, et maintenant, c'est devenu autre chose. C'est un vrai moyen d'expression, je crois, vraiment, dans le monde.
Jacques Chancel : Un chanteur s'engage.
Michel Berger : Il s'engage à... C'est plus compliqué qu'un engagement politique, c'est un engagement à une vision de la vie. Et ça, c'est pour ça aussi qu'il y a ce rapport passionnel, je crois, entre les gens qui nous écoutent et nous. C'est parce qu'on a vraiment une manière de voir le monde. Et c'est ça qu'on essaye d'exprimer à travers les chansons. Et c'est un rapport fort.
Daniel Balavoine : On fait peut-être plus forcément partie de la génération des artistes ou des chanteurs qui croient que leur "œuvre" se suffit forcément à elle-même.
Jean-Jacques Goldman [en concert, accompagné par le public] : "Tout est neuf et tout est sauvage, Libre continent sans grillages, Ici nos rêves sont étroits, C'est pour ça que j'irai là-bas, Là-bas, Il faut du cœur, il faut du courage, Mais tout est possible à mon âge, Si tu as la force et la foi, L'or est à portée de tes doigts, C'est pour ça que j'irai là-bas..." ["Là-bas", Jean-Jacques Goldman.
Images de migrants.]
Mireille Dumas : Quand Jean-Jacques Goldman écrit cette chanson en 1987, il ne sait pas à quel point ces paroles seront malheureusement d'actualité 30 ans plus tard. L'électrochoc provoqué en septembre 2015 par la photo du petit Aylan, mort sur une plage, symbole du drame des migrants, n'est pas sans rappeler celui déclenché par les images des enfants éthiopiens mourant de faim en 1984. À l'époque, l'élan de solidarité était plus fort et consensuel.
Jean-Jacques Goldman : Je crois que dans un sens, c'était impossible de ne rien faire, c'est-à-dire de rester devant sa télévision à 20h00 le soir et de voir tous ces enfants. Il y a des fois où des gestes, même complètement désespérés, il faut les faire quand même.
France Gall : "Quand le désert avance, C'est la vie qui s'en va, La faute à pas de chance, Ou Dieu qui nous foudroie, Et le désert avance, Plus personne n'y croit, C'est notre déchéance, L'impossible combat, Quand le désert avance, Que veux-tu que l'on soit ? Les femmes touareg dansent, Elles-mêmes n'y croient pas..." ["Quand le désert avance", France Gall]
Mireille Dumas : En cette fin d'année 1985, il n'est plus seulement question de chanter pour l’Éthiopie, mais d'agir concrètement contre la sécheresse et la famine qui sévissent en Afrique. Daniel Balavoine, Michel Berger, France Gall et Richard Berry s'investissent dans l'opération Action École, relayée par les médias.
[Plateau télé, Marie-Laure Augry, Michel Berger, Richard Berry.]
Michel Berger : On a un petit peu l'impression que c'est un problème insoluble, qu'on ne peut rien faire. Là, il y a quelque chose de très pratique à faire, c'est qu'on prend un sac, comme ça – Richard a amené le sac. Je trouve qu'il l'a tout à fait bien fait – et puis on met dedans des lentilles, du sucre, trois éléments de base qui sont vraiment...
Marie-Laure Augry : Indispensables.
Michel Berger : Voilà, pour des gens qui sont en train de mourir de faim. Donc, c'est vraiment quelque chose de pratique à faire.
Marie-Laure Augry : Tout ça, c'est la suite du grand mouvement de solidarité qui avait été lancé, notamment par Bob Geldof, repris en France grâce à l'opération Éthiopie, à laquelle vous participiez l'un et l'autre. Qu'est-ce qui fait que ça vous mobilise, vous, aujourd'hui, et que vous vous lancez même dans cette opération qui va concerner des milliers de lycéens, Richard ?
Richard Berry : Eh bien, d'abord, parce que ça concerne des jeunes gens. Ceux qui auront certainement à porter, disons la responsabilité morale de ce qui se passe dans le tiers-monde aujourd'hui, c'est sûrement nos enfants et les jeunes gens d'aujourd'hui.
Daniel Balavoine [plateau télé] : "Je ne suis pas un héros, Mes faux pas me collent à la peau, Je ne suis pas un héros, Faut pas croire ce que disent les journaux, je ne suis pas un héros, un héros. Je ne suis pas un héros, Mes faux pas me collent à la peau, Je ne suis pas un héros, Faut pas croire ce que disent les journaux, je ne suis pas un héros, un héros..." ["Je ne suis pas un héros", Daniel Balavoine.]
Interviewer : J'ai entendu parler de quelque chose, c'est que vous partiez quand même vers les pays du Sahel avec des camions, des pompes à eau. Vous êtes très sensibilisé par ces problèmes-là, vous et quelques autres de vos petits camarades.
Daniel Balavoine : Il n'y a pas d'héroïsme. C'est simplement qu'on s'est aperçu et on aimerait bien que les gens s'en aperçoivent en même temps que nous d'ailleurs, que finalement, c'est assez facile de s'en occuper. Je comprends que les gens soient agacés par les quêtes, les charités, les machins, tout ça. Ça, en plus, c'est agaçant pour les gens d'ici et en plus, ça manque de dignité pour les gens de là-bas. Mais par contre, de faire quelque chose, c'est beaucoup plus simple qu'il n'y paraît. Notre survie dépend aussi de la survie des pays du tiers-monde. [Images d’une mission humanitaire en Afrique de Daniel Balavoine.] "Tous les cris, les SOS, Partent dans les airs, Dans l'eau laissent une trace, Dont les écumes font la beauté, Pris dans leurs vaisseaux de verre, Les messages luttent mais les vagues les ramènent, En pierres d'étoiles sur les rochers..." ["Tous les cris, les SOS", Daniel Balavoine]. [Daniel Balavoine rencontre les responsables humanitaires sur place.] Ça va bien ? Bonjour. Bonjour.
Mireille Dumas : Au début du mois de janvier 1986, Daniel Balavoine se rend au Niger et au Mali. En parallèle d'Action École, il crée Les Paris du Cœur, destinés à financer de nouveaux projets humanitaires.
Daniel Balavoine [montrant l’installation d’une pompe à eau dans le désert] : Ils ont mis une canalisation pour quand ça déborde.
Mireille Dumas : Sur place, il supervise l'installation des pompes à eau, si vitales, offertes par l'association.
Daniel Balavoine : Tous les gens, à un moment de leur vie, ont envie de faire quelque chose, des choses comme ça. Et je crois que malheureusement, les gens laissent trop souvent passer l'envie. Et je crois que c'est quand on en a envie qu'il faut les faire. Parce que peut-être que dans un an ou dans deux ans, j'aurai plus envie, pour diverses raisons, je ne sais pas, parce que devant l'impuissance, parce que c'est une goutte d'eau dans le désert… Je sais qu'en ce moment, j'ai envie de le faire et tant que cette envie me soutiendra, je continuerai. C'est banal, c'est très banal, je trouve. [Plateau télé.] "Difficile d'appeler au secours Quand tant de drames nous oppressent, Et les larmes nouées de stress Étouffent un peu plus les cris d'amour De ceux qui sont dans la faiblesse, Et dans un dernier espoir disparaissent. Et je cours, Je me raccroche à la vie, Je me saoule avec le bruit Des corps qui m'entourent Comme des lianes nouées de tresses, Sans comprendre la détresse Des mots que j'envoie. Tous les cris les SOS Partent dans les airs, Dans l'eau laissent une trace Dont les écumes font la beauté. Pris dans leurs vaisseaux de verre, Les messages luttent Mais les vagues les ramènent En pierres d'étoile sur les rochers..." ["Tous les cris, les SOS", Daniel Balavoine.]
Mireille Dumas : Au moment où Daniel Balavoine, Michel Berger, France Gall et Richard Berry s'investissent en Afrique, en France, c'est leur ami Coluche qui décide d'agir contre la misère en créant les Restos du Cœur.
Coluche : Les politiciens, bon, on a confiance ou on n'a pas confiance, ça dépend. Mais en tout cas, on sait quelque chose, c'est qu'il y a officiellement 600.000 personnes qui n'ont pas à bouffer en France, tous les jours. Et les mecs vous disent ça comme un chiffre. Et quand on leur demande qu'est-ce qu'ils vont faire pour ça, ils disent : "Je ne sais pas". Alors nous, on sait. Et on le fait.
[Final de "Je te donne" en concert, repris en chœur par le public.]
Mireille Dumas : Lorsque Coluche lance les Restos du Cœur, la chanson de Jean-Jacques Goldman "Je te donne" est en tête du Top 50. De ces événements naît une rencontre entre les deux artistes, qui va marquer la vie et l'engagement de Jean-Jacques Goldman.
Jean-Jacques Goldman : On avait des points communs dans nos origines, dans notre banlieue, puisqu'on habitait la même, dans notre façon de voir les choses, sûrement. Et la première fois que j'étais en contact vraiment avec lui, je venais de sortir "Je te donne" et il est venu me voir en me disant : "Voilà, je fais un truc qui s'appelle Les Restos du Cœur, comme tu sais. On veut faire un disque, on veut gagner beaucoup d'argent. Comme c'est toi qui fais les disques qui marchent, il faut nous le faire." Je dis : "OK, ça parle de quoi ?" Il me dit : "J'en sais rien". Je dis : "Avec qui ?" Il me dit : "J'en sais rien". Je dis : "Et c'est pour quand ?" Il me dit : "C'est pour la semaine prochaine !"
Véronique Colucci : Michel, il savait très bien que ça avait été une forme de défi en disant : "C'est pour la semaine prochaine". En reconnaissance, il lui a offert une très belle guitare, que Jean-Jacques appelait "le pot de vin". Et c'en n'était pas un.
Coluche [enregistrement studio de la chanson des Restos] : ‘Moi, je file un rencard à ceux qui n'ont plus rien, Sans idéologie, discours ou baratin, On vous promettra pas les toujours du grand soir, Mais juste pour l'hiver, à manger et à boire !
Tous les chanteurs : "Aujourd'hui, on n'a plus le droit Ni d'avoir faim ni d'avoir froid. Dépassé, le chacun pour soi, Quand je pense à toi, je pense à moi. Je ne te promets pas le grand soir, Mais juste à manger et à boire, Un peu de pain et de chaleur Dans les Restos, Les Restos du Cœur..." ["La chanson des Restos", Jean-Jacques Goldman.]
Mireille Dumas : Le parrain des Restos du Cœur devient naturellement Daniel Balavoine, que Coluche avait rencontré chez Michel Berger et France Gall.
Véronique Colucci : Daniel Balavoine était un adorable adolescent. C'est-à-dire qu'il était bouillonnant comme l'est souvent l'adolescent et qu'il était bourré d'idées et puis très révolté par toutes sortes d'injustices qu'il dénonçait. Il s'entendait vraiment très bien avec Michel. Il y avait beaucoup de générosité chez chacun.
Claire Balavoine : Il était sur le terrain dans tous les domaines. Ses galas au Palais des Sports, l'argent qu'il aurait dû remettre à l'État, il le mettait à l'UNICEF. Il était dans un des comités de Touche pas mon pote. Il est allé chanter maintes fois dans les prisons sans que personne jamais ne le sache. Donc, c'était un mec qui avait les tripes qui s'agitaient de douleur ou de bonheur. Et il le disait tout simplement.
Mireille Dumas : C'est en marge du Paris-Dakar, auquel il avait déjà participé deux fois, que Daniel Balavoine organise son voyage en Afrique. Le 14 janvier 1986, en fin d'après-midi, il rejoint Thierry Sabine, l'organisateur du rallye. Celui-ci lui a promis depuis longtemps un survol du désert du Ténéré. En dépit du mauvais temps et de sa crainte des hélicoptères, Daniel accepte l'invitation de son ami. [Sous titre : Le temps des adieux.] Quelques heures plus tard, survient le drame. Il n'y a aucun survivant parmi les cinq passagers. Daniel ne connaîtra jamais son second enfant.
Inconnu : L'hélicoptère s'est d'abord posé une fois, et puis il a redécollé en suivant un peu les phares d'une voiture. Seulement, ils n'ont pas vu qu'à un certain moment, la voiture montait alors qu'il y avait une dune de 30 mètres, la première depuis 150 kilomètres, et l'hélicoptère s'est crashé.
Daniel Balavoine [clip du "SOS d’un terrien en détresse"] : "Pourquoi je vis ? Pourquoi je meurs ? Pourquoi je crie ? Pourquoi je pleure ?" ["SOS d'un terrien en détresse", Daniel Balavoine.]
Michel Berger : Daniel, c'était mon meilleur ami. On dit toujours "j'arrive pas à y croire" mais c'est vrai. Je crois qu'on gardera l'image de quelqu'un qui se battait, qui était souvent scandalisé, en colère et qui était vraiment généreux, qui avait envie de s'investir dans plein de choses.
Mireille Dumas : À celui qui était comme un frère, Michel Berger et France Gall rendent hommage, en chanson évidemment.
France Gall : "Il y a comme un goût amer En nous, Comme un goût de poussière Dans tout, Et la colère Qui nous suit partout. Il y a des silences qui disent beaucoup, Plus que tous les mots qu'on avoue, Et toutes ces questions qui ne tiennent pas debout. Évidemment, évidemment, On danse encore Sur les accords Qu'on aimait tant. Évidemment, évidemment, On rit encore Pour des bêtises, Comme des enfants, Mais pas comme avant…" ["Évidemment", France Gall.]
[Images des funérailles de Daniel Balavoine avec, dans la foule, entre autres Jean-Jacques Goldman, Richard Berry et Michel Berger. Fond sonore : "Mais pas comme avant. Mais pas comme avant. Pas comme avant. Pas comme avant…" ["Évidemment", France Gall.]
Claire Balavoine : Daniel, c'était un homme hors norme. C'est parce qu'il a été cet homme-là qu'il a pu être l'artiste qu'il a été. C'est pour ça qu'on l'a tous dans notre cœur, dans notre tête. C'est le bonhomme qui passe. Il était gentil. Il ne savait pas toujours dire non. Et c'est peut-être ce qui lui a permis de monter dans cet hélicoptère.
Michel Drucker [plateau de Champs-Élysées, côte à côte Johnny Hallyday, Jean-Jacques Goldman et Michel Drucker] : Jean-Jacques Goldman est venu sans Michael Jones et il ne chantera pas "Je te donne" ce soir. Il va vous donner la raison lui-même.
Jean-Jacques Goldman : Ni Michael, ni moi n'avions le cœur de chanter une chanson qui est gaie, et donc on a décidé de s'abstenir et puis, de chanter une chanson sur laquelle on pourrait vraiment penser à Daniel, parce qu'on pense vraiment à Daniel. "Faut pas nous dire faut pas pleurer, Y a vraiment pas de quoi s'en priver, Et tout ce qu'on n'a pas loupé, Le valait bien. Peut-être on se retrouvera, Peut-être que, peut-être pas, Mais sache qu'ici-bas, Tu restes là". ["Confidentiel", Jean-Jacques Goldman.]
Richard Berry : Après la disparition de Daniel Balavoine, on a voulu mener cette aventure à son terme de la même façon que lui aurait souhaité qu'on le fasse, puisqu'il aurait dû être avec nous à ce moment-là. Donc, c'était aussi comme quelque chose qu'on lui devait.
Mireille Dumas : C'est donc sur le terrain, en Afrique, que Michel Berger, France Gall et Richard Berry poursuivent leur action humanitaire.
Michel Berger : Nous sommes dans une école où il pourrait y avoir plus de 600 élèves. Certains doivent faire de 5 à 45 km pour venir. Et la solution, c'est une solution très simple. Il suffirait d'avoir un petit potager dans la cour de l'école. Une cantine qui ferait que les problèmes d'éloignement soient résolus. C'est un des projets de l'opération Delta d'Action École.
Richard Berry : Michel, ce n’était pas quelqu'un qui aimait faire les choses comme ça, à la légère, en disant : "Voilà, je suis là, je suis venu, j'ai chanté, je m'en vais, au revoir." Non. Michel, il était très engagé dans le sens où, quand il était convaincu de l'utilité de son action, il voulait être sûr que ça aille jusqu'au bout.
Michel Berger [images du concert SOS Racisme de juin 1986] : "Qui a volé leur histoire ? Qui a volé leur mémoire ? Qui a piétiné leur vie comme on marche sur un miroir ? Celui-là voudra des bombes, celui-là comptera les jours En alignant des bâtons Comme les barreaux d'une prison. Où qu'ils aillent, ils sont tristes à la fête. Où qu'ils aillent, ils sont seuls dans leur tête. Je veux chanter pour ceux Qui sont loin de chez eux Et qui ont dans leurs yeux Quelque chose qui fait mal, qui fait mal. Quand je pense à eux, Ça fait mal, ça fait mal." ["Je veux chanter pour ceux", Michel Berger]. De voir tous ces gens, ça me rappelle le concert de Wembley un peu. C'est vraiment beau de voir, à Paris, une foule comme ça qui est rassemblée pour une raison comme celle-là et qui écoute de la musique. C'est vraiment beau.
Mireille Dumas : Le milieu des années 80 voit naître de grands rassemblements organisés par l'association SOS Racisme, portée par Harlem Désir. [Images de la manifestation Touche pas à mon pote à Paris, avec Jean-Jacques Goldman et Harlem Désir en tête de cortège. La foule scande "Nous sommes tous des enfants d'immigrés."] Mireille Dumas : Jean-Jacques Goldman participe aussi à ces manifestations pour la différence et l'intégration. "Touche pas à mon pote" devient le slogan de toute une génération qui, un soir de juin 1986 à Paris, assiste sans le savoir à l'une des dernières apparitions publiques de Coluche, très impliqué lui aussi dans ce combat.
Coluche [sur la scène de la Nuit de toutes les couleurs] : Enfoirés de toutes les couleurs, bonsoir ! Alors, voilà, je voudrais vous dire un truc. C'est que Harlem Désir vous a dit tout à l'heure d'envoyer de l'argent pour SOS Racisme. Alors moi, j'envoie de l'argent que j'ai volé à d'autres. Voilà. N'oubliez pas de faire comme moi, envoyez de l'argent pour SOS Racisme. Vous êtes prêts ?
Mireille Dumas : Cinq jours plus tard, le 19 juin, sur une route du sud de la France, la moto de Coluche percute un camion.
Claude Sérillon [titre du Journal d'Antenne 2] : Coluche est mort. Mort dans un accident de moto près de Grasse. Il avait 41 ans. Il nous a fait rire. Ce soir, on pleure.
Véronique Colucci : Ce terrible 19 juin a donné lieu à une pléiade d'appels, tous les jours. Et parmi eux, il y en a deux qui m'ont énormément frappée. Le premier, c'était Mitterrand. Et l'autre message, c'était Jean-Jacques Goldman, qui a dit : "Si les Restos continuent, tu peux compter sur moi." Et de ce jour, effectivement, il a œuvré énormément. Et je pense que sans lui, on n'aurait jamais 30 ans d'existence, aux Restos.
Les Enfoirés 1989 [Tournée d'Enfoirés, 1990, sur scène Jean-Jacques Goldman, Johnny Hallyday, Michel Sardou, Véronique Sanson et Eddy Mitchell.] "Aujourd'hui, on n'a plus le droit Ni d'avoir faim ni d'avoir froid. Dépassé, le chacun pour soi, Quand je pense à toi, je pense à moi. Je te promets pas le grand soir, Mais juste à manger et à boire, Un peu de pain et de chaleur Dans les Restos, les Restos du Cœur." ["La chanson des Restos", Jean-Jacques Goldman].
Mireille Dumas : La promesse de Jean-Jacques Goldman faite à Véronique Colucci se concrétise en 1990 par la première Tournée des Enfoirés. Autour du chanteur, Véronique Samson, Eddy Mitchell, Michel Sardou et Johnny Hallyday se mobilisent comme Michel Berger, qui présente la soirée.
Michel Berger : On va passer une soirée où on va parler très peu. On est là pour les Restos du Cœur. Jean-Jacques, tu pourrais nous dire pourquoi il y a eu cette Tournée des Enfoirés ? Pourquoi il y a ce disque ?
Jean-Jacques Goldman : Le fait d'être chanteur ne nous empêche pas de faire partie de la vie sociale. On se rend bien compte avec tout ce qui se passe un peu dans le monde, que l'État ne peut pas se substituer à tout et régler tous les problèmes. Il y a un minimum de choses à faire. C'est peut-être aussi ce qui fera la différence entre cette société-là et d'autres. Ensuite, probablement par fidélité à l'oiseau ici [il montre le portrait de Coluche], qu'on a tous plus ou moins côtoyé. Et puis, comme on est chanteurs, on a essayé de se rendre utiles.
Les Enfoirés 1989 : "J'ai pas de solution pour te changer la vie, Mais si je peux t'aider quelques heures, allons-y. Il y a bien d'autres misères, Trop pour un inventaire, Mais ça se passe ici, Ici et aujourd'hui. Aujourd'hui, on n'a plus le droit, Ni d'avoir faim, ni d'avoir froid." ["La chanson des Restos", Jean-Jacques Goldman.]
Mireille Dumas : Malgré sa présence, Michel Berger ne chantera jamais pour la Tournée des Enfoirés.
Véronique Colucci : Michel Berger, effectivement, d'abord, était très proche. On se connaissait très bien. Et était très proche de Michel – Coluche... Et quand il est, dans cette archive de télé, au piano, il marque son adhésion.
Mireille Dumas : À cette époque, une certaine gravité semble s'être emparée de l'artiste. L'état de santé de sa fille ne s'améliore pas et depuis la disparition de ses deux amis, à cinq mois d'intervalle, Michel Berger n'a plus écrit une seule chanson pour lui.
Michel Drucker [plateau de Champs-Élysées] : Michel Berger est de retour cinq ans après. Vous n'aviez pas chanté vos chansons depuis cinq ans. C'est énorme, pourquoi si longtemps ? Parce que vous avez travaillé pour les autres, je l'ai dit.
Michel Berger : Oui, et puis, je crois qu'il faut que ce soit un besoin. Et moi, ce besoin, je ne l'ai pas eu pendant un certain nombre d'années pour des raisons qui sont difficiles à expliquer, mais peut-être un petit peu à cause de la disparition de Balavoine, de Coluche, de gens qui étaient autour de moi et avec qui je me sentais vraiment en communauté de pensée. Ça a été un choc. Et puis aussi, c'est vrai, j'ai écrit. On a refait Starmania, il y a eu des tas d'autres choses. Et il faut attendre, je crois, le moment où on a vraiment besoin d'écrire. Et c'est revenu et je suis très, très, très heureux.
Mireille Dumas : Le plaisir de chanter enfin retrouvé, Michel Berger s'attelle à un nouvel album. Le premier en duo avec France Gall depuis leur rencontre 19 ans auparavant. Le disque au début de l'été 1992 et le couple compte bien porter ses nouvelles chansons ensemble sur scène à la rentrée. [Extrait du clip de "Laissez passer les rêves", France Gall et Michel Berger.] Mais en attendant, Michel Berger et France Gall partent en vacances dans une villa du sud de la France.
Journaliste [sur des images de la villa] : Hier soir, vers 20h30, Michel Berger dispute un match de tennis serré sur le terrain de sa propriété, sous une chaleur encore caniculaire. Pris d'un malaise, ses proches avertissent SOS Médecin. Trois quarts d'heure plus tard, Michel Berger décède. Diagnostic : arrêt cardiaque foudroyant.
Michel Berger [clip de "Paradis blanc"] :"Je m'en irai dormir dans le paradis blanc, Où les manchots s'amusent dès le soleil levant, Et jouent en nous montrant, Ce que c'est d'être vivant. Je m'en irai dormir dans le paradis blanc, Où l'air reste si pur qu'on se baigne dedans, À jouer avec le vent, Comme dans mes rêves d'enfant, Comme, comme, comme avant..." ["Paradis blanc", Michel Berger.]
Mireille Dumas : Cette chanson, écrite deux années auparavant sur ses désillusions et son désir de retrouver la pureté d'un continent vierge de tout désenchantement, symbolisera pour beaucoup le pressentiment de sa mort.
Michel Berger : "Parler aux poissons d'argent, Et jouer avec le temps, Comme dans mes rêves d'enfant..." ["Paradis blanc", Michel Berger.]
Véronique Colucci : Un an après la disparition de Michel Berger, Jean-Jacques Goldman, qui l'admirait énormément et le connaissait bien, a demandé à ce que l'hommage lui soit rendu par les Enfoirés en chantant toutes sortes de titres de Starmania. Et chacun interprétait des chansons de façon complètement différente de ce qu'on avait pu entendre sur Starmania pendant que c'était donné en concert avec Michel Berger.
Vanessa Paradis et Jean-Jacques Goldman [concert Les Enfoirés chantent Starmania, 1993] : "On dort les uns avec les autres. On rit les uns avec les autres. On se caresse, on se cajole. On se comprend, on se console. Mais au bout du compte, On se rend compte Qu'on est toujours tout seul au monde. Mais au bout du compte, On se rend compte Qu'on est toujours tout seul au monde, Toujours tout seul au monde." ["Les uns contre les autres", Michel Berger].
Véronique Colucci : Jean-Jacques Goldman est quelqu'un d'extrêmement intelligent, extrêmement intelligent, et qui a aussi l'intelligence des sentiments. C'est pour ça qu'il est sans cesse numéro un dans le Top 50, dans le public. C'est impressionnant.
Mireille Dumas : Ses frères d'armes disparus, Jean-Jacques Goldman poursuit sa carrière tout en haut de l'affiche. Les années '90 sont celles de la consécration. Il écrit pour Céline Dion quelques-uns de ses plus grands succès, comme il l'avait fait pour Johnny Hallyday ou le fera pour Zaz et Christophe Maé.
Jean-Jacques Goldman [tournée En passant, 1998] : "À tout ce qui nous arrive enfin mais trop tard, À tous les masques qu'il aura fallu porter, À nos faiblesses, à nos oublis, nos désespoirs, Aux peurs impossibles à échanger, À nos actes manqués..." « Yéhéhéhéhé…" [repris en chœur du public.] ["À nos actes manqués", Jean-Jacques Goldman].
Mireille Dumas : À la stupéfaction de son public et sans effet d'annonce, Jean-Jacques Goldman décide, en 2004, de mettre sa carrière de chanteur entre parenthèses. Pourtant, il reste présent dans le cœur des Français qui, depuis des années, le désignent régulièrement comme leur personnalité préférée. Retiré en famille dans la région marseillaise, il n'apparaît sur scène que pour le spectacle des Enfoirés, qu'il organise jusqu'en mai 2016. Il annonce alors qu'il quitte la troupe, estimant qu'à 65 ans, il est temps pour lui de passer la main.
Véronique Colucci : Jean-Jacques Goldman, on ne peut jamais s'attendre à ce qu'il va faire. Il est maître de son destin. Je ne sais pas si les Enfoirés tels qu'ils sont aujourd'hui, avec toute la relève, pourraient fonctionner autrement, mais je sais simplement que s'il n'avait pas été là, on ne serait plus là.
Jean-Jacques Goldman [Tournée 2002] : "Puisque l'ombre gagne, Puisqu'il n'est pas de montagne, Au-delà des vents, plus hautes que les marches de l'oubli. Puisqu'il faut apprendre, À défaut de ne le comprendre, À rêver nos désirs et vivre des ainsi soit-il. Et puisque tu penses, Comme une intime évidence Que parfois même tout donner n'est pas forcément suffire, Puisque c'est ailleurs Qu'ira mieux battre ton cœur, Et puisque nous t'aimons trop pour te retenir, Puisque tu pars." ["Puisque tu pars", Jean-Jacques Goldman.] Ce n’est pas forcément triste, le fait de se séparer, c'est aussi d'aller rencontrer d'autres choses. Et puis c'est surtout la sanction du fait qu'on s'est vu. Voilà. Donc ça doit être aussi assez joyeux de se dire au revoir, parce que ça veut dire qu'on était ensemble. Les gens qui ne se sont jamais rencontrés, ils ne se disent pas au revoir.
Monique Le Marcis : Jean-Jacques Goldman, Daniel Balavoine, Michel Berger avaient peut-être des sensibilités différentes, avaient une approche de la vie peut-être différente, mais leur vision de la vie, leur philosophie était commune.
Mireille Dumas : Sans Jean-Jacques Goldman, les Enfoirés continuent de chanter pour les Restos du Cœur qui, 30 ans après leur création, servent malheureusement de plus en plus de repas. L'aide apportée à l'Afrique par Michel Berger, France Gall et Richard Berry dans le cadre d'Action école, se poursuit grâce à Médecins du monde. Quant aux missions que menait Daniel Balavoine en faveur des populations du Mali, elles perdurent grâce à l'association qui porte son nom, créée après sa disparition. Sur le terrain, Claire Balavoine a repris le flambeau de son frère.
Michel Berger [plateau télé] : "Quand on nous accuse de lâcher le vent, on s'en fout. On est toujours vivant, toujours debout. Qu'on nous accuse, qu'on nous accuse de tout. Quand on est ensemble, quand on est ensemble, on se serre si fort que nos mains tremblent. Quand on est ensemble, quand on est ensemble. Il y a de l'amour, il y a de l'amour." [Générique de fin.] "Il y a tant de gens qui vivent comme des morts vivants, Qui marchent droit, qui sont indifférents à tout, À cette musique en nous. Il y a tant de gens qui ont la rage en eux, Qui veulent détruire ce qu'ils ont de précieux dans leurs yeux, Tout ce qu'ils ont de mieux. Qu'on nous accuse de marcher devant, on s'en fout. On est toujours vivant, toujours debout. Qu'on nous accuse, qu'on nous accuse de tout. Quand on est ensemble, quand on est ensemble, on se serre si fort que nos mains tremblent. Quand on est ensemble, quand on est ensemble..." ["Quand on est ensemble", Michel Berger].
