Jean-Jacques Goldman : L’impossible retour ?

Jean-Jacques Goldman : L’impossible retour ?

Le peuple du Rock, 20 novembre 2010 , 20 novembre 2010

Commencer une nouvelle chronique actuellement est un challenge hardi, une sorte de nouveau défi que les plus courageux journalistes tentent, au prix de leur renommée. Ici, au Peuple Du Rock, la chose est différente : pas d’argent, et surtout pas de carte de journaliste en jeu. Une nouvelle célébrité, ou pas, à se faire. C’est pourquoi je décide de lancer une chronique rétro, à priori mensuelle. Il s’agit ici de se livrer à un examen critique d’un artiste ou groupe, de retracer son œuvre musicale et enfin, d’en envisager l’actualité.

Comment commencer alors ? Dès lors, le choix d’un engagement comme celui-ci devient périlleux. Quel artiste choisir ? Quelle influence ? Pour répondre à ces questions, j’ai décidé, après mûres réflexions, de prendre comme premier artiste pour ma chronique ni plus ni moins que Jean-Jacques Goldman. Ce choix s’impose à moi, certes pour des raisons personnelles, mais aussi pour des raisons historiques. Car, quoiqu’on en dise, Goldman fait partie du patrimoine musical français, aux côtés des autres Souchon, Voulzy, Hallyday, Brassens. Et si d’ailleurs, pour le définir, ne faudrait-il pas retourner dans l’histoire ?

Jean-Jacques Goldman naît dans le XIXème arrondissement à Paris le 11 octobre 1951. Il est le fils d’immigrés juifs, et son père a joué un rôle important dans la résistance juive en France durant le Régime de Vichy. Il a, à ses côtés, deux frères et une sœur, dont Pierre, le fameux révolutionnaire abattu en 1979, et Robert, son associé encore aujourd’hui. Autant vous dire que les références historiques liées aux Goldman sont plus qu’importantes et conditionnent le petit Goldman. Dès 1956, il entreprend des études musicales classiques (piano et violon) jusqu’à ce fameux jour de mai 1968. Ce jour-là passe à la radio “Think” d’Aretha Franklin. Et là, c’est le déclic musical, comme d’autres ont eu une révélation en écoutant le King, Little Richard, puis les Beatles. Goldman, lui, a eu une véritable adulation pour cette chanteuse noire-américaine qui lui dit “Pense !” (“Think !”) ! Et il pensa. Pensa à acheter une guitare, à jouer avec divers groupes, jusqu’à l’aventure Taï Phong. C’est un groupe éclectique, et une première expérience discographique pour Goldman. Enfin, vient le temps des aventures solo, dans les années 80, puis de nouveau en groupe (avec le fidèle Michael Jones, et la grande Carole Fredericks), pour enfin, finir (?) sa carrière musicale en 2002-2003, lors de sa dernière tournée “Un Tour ensemble”. Alors, comment analyser sa carrière musicale, de Taï Phong à Fredericks Goldman Jones ? Goldman, chanteur de variété française ou éminent rocker contestataire et éclairé ?

Penchons-nous donc, pour répondre à ces questions sur toutes ses œuvres musicales qu’il nous a léguées.

Alors, je distingue 3 périodes. Tout d’abord, il y a la période des essais. Elle commence avec la musique expérimentale de Taï Phong, sorte de nouveau Yes, avec des morceaux comme “Goin’ away”, “When it’s the season”. Les titres les plus aboutis, ce n’est pas un hasard, sont signés Goldman. Tous ? Non, un irréductible morceau fait de la résistance : “Sister Jane”, écrit par le collaborateur Khan Mai. Le plus grand morceau, qui fait connaître Goldman au grand public et où sa voix fait des envolées lyriques. De là, part une envie vers plus d’aspects floydiens. Au final, c’est un groupe qui ne doit pas être négligé, intéressant musicalement et trop souvent oublié. Car, dès 1978, il se sépare. Goldman, lui, commence une véritable carrière solo. On en arrive, vous le sentez, au vif du sujet.

Le premier album, sorte d’expérimentation, est, pour moi, réussi. Entre rock assourdissant (“Sans un mot”, “J’t’aimerai quand même”, “A l’envers”) et ballades (“Quelque chose de bizarre”, Brouillard”), tout le monde y trouve son compte. C’est assurément l’un des meilleurs albums de Jean-Jacques, mais trop méconnu et rejeté par la qualité de la voix de Goldman dans les années de ses débuts. Car dès sa popularité acquise par des morceaux comme “Il Suffira d’un signe”, il remet ça avec “Au bout de mes rêves”, “Quand la musique est bonne”, “Comme toi”. Cette deuxième période, c’est la période des tubes populaires, symbolisée par des albums comme Jean-Jacques Goldman, “Positif”. Les Années 80 donnent un terrain propice à Goldman pour s’intégrer dans le paysage médiatique chansonnier français. Parmi les morceaux déjà cités, il y a aussi “Envole moi”, “Encore un matin”, “Long is the road". Quoiqu'on en dise, la question d’un chanteur populaire de variété est souvent évoquée au nom de ces super-tubes en béton. Moi, je la poserais différemment. Je pense qu’un chanteur de variété, c’est un chanteur qui reprend toujours la même forme de chanson, avec les mêmes compositions à quelques mélodies près, et un texte qui peut être popularisé. Un chanteur de variété, c’est à mon avis des chanteurs comme Frédéric François, François Valéry, Frank Michael, même Michel Sardou d’un côté. Mais, Goldman est un O.V.N.I. . Il n’entre pas dans cette catégorie-là, sans rentrer totalement dans la catégorie rock. Car beaucoup de chansons sont à tonalité rock, de Floyd aux Stones, passant par plein d’autres influences. Il est dans un autre univers. Durant toutes les années 80, il se posera cette question. Comme le montre le titre de son 3ème album solo, “Non homologué". La tonalité de l’album nous montre bien que Goldman ne se veut pas chanteur de variété, mais plutôt un chanteur anticonformiste, très social mais sans tomber dans la guimauve. Pour étayer ce propos, je signale l’association Les Restos Du Cœur créée par Coluche. Goldman est, en effet, l’un des principaux instigateurs d’une tournée de collectifs d’artistes, appelé Les Enfoirés et qui a pour but de récolter de l’argent pour l’association de Coluche. (Rappelons d’ailleurs que Goldman est l’auteur-compositeur de la chanson “Chansons des Restos”). Cela dure encore aujourd’hui, preuve que la misère n’est pas éradiquée, et preuve aussi que le rôle social de l’artiste dit engagé doit toujours être maintenu, et c’est ce que fait Goldman. Encore aujourd’hui, il se préoccupe de ce rendez-vous d’artiste et l’organise chaque année avec un nouveau concept. Les Enfoirés s’inscrivent donc bien dans cette lignée que Goldman a créée dans les années 80.

1987 est une transition. Il sort son premier album à plus de 11 pistes : “Entre gris clair et gris foncé”. C’est le disque de la maturité. Il s’entoure de son équipe presque actuelle (et pour la première fois de Carole Fredericks) et ça marche !! C’est assurément son œuvre des années 80, comme “Dark side of the moon” était l’œuvre de Pink Floyd, une de ses influences revendiquées, dans les années 70. Rien à redire dans cette œuvre magistrale qui contient de grands tubes, comme “Là-bas”, “A quoi tu sers”, “C’est ta chance”, “Puisque tu pars”, “Elle a fait un bébé toute seule”, et autres “Peur de rien (blues)” mais aussi des trouvailles comme “Entre gris clair et gris foncé”, “Reprendre c’est voler”, “Fais des bébés”. Assurément, c’est donc bien un disque de la transition, voire de la rupture. Cela se remarque d’autant plus que JJG organise une tournée grandiose, qui passe même en Afrique et qui est omniprésente à Paris en ce début d’année 1988. Une partie de cette tournée est répertoriée dans l’album live “Traces”, qui laisse cependant quelques regrets en ne montrant pas tous les morceaux d’un concert, qui en tout cas paraît novateur dans la réalisation des morceaux.

Pourquoi parler de transition ? Tout simplement parce que dès 1990, il revient avec un nouveau groupe : Fredericks Goldman Jones. Le choix de leur nom pour un nouveau groupe est intéressant : on retrouve donc Carole Fredericks, découverte dès 1986 et impressionnante vocalement parlant, le fidèle Michael Jones, toujours là depuis l’aventure Tai Phong et après, et donc Jean Jacques Goldman. Un album éponyme où l'on retrouve pas mal de tubes aussi. Suit une tournée. C’est un bon coup d’essai : “C’est pas d’l’amour”, “Nuit”, “Né en 17 à Leidenstadt”, “Un deux trois”, “A nos actes manqués” sont des véritables premiers essais d’un trio vocal qui ne manque ni de panache, ni de plume. Un album aussi marqué par la teneur sombre de cet album, une teneur qui rappelle les débuts de Goldman et Jones, tout en utilisant l’atout “soul” qu’est Carole Fredericks. Des morceaux comme “Tu Manques” ou “Peurs” sont ainsi novateurs. On est alors déjà entré dans la troisième phase : la phase de recherche d’un nouvel équilibre. Avec l’album suivant, intitulé “Rouge”, on passe de chansons plus personnelles à des chansons plus politiques : “Rouge” symbolise implicitement la fin du communisme en Russie, et d’ailleurs, le groupe s’entoure des chœurs de l’ex-Armée Rouge. Goldman, auteur de toutes les audaces ? Sûrement. C’est un album de références, entre la réalité politique, internationale et sociale de l’époque (nous sommes en 1994), il y a de quoi faire (à écouter des titres comme “Rouge”, “On n’a pas changé”, critique à propos de Mitterrand, ou “Frères” sur le conflit en Bosnie). Goldman réussit aussi un autre coup de poker, indépendamment de la qualité extraordinaire des morceaux : il s’agit de rééditer l’exploit de 1989 et une autre tournée grandiose. Si le groupe s’arrête en tant que tel quelques années après, Goldman, insatiable, repart en solo. Et réussit pour chaque album (“En passant” en 1997 et “Chansons pour les pieds” en 2002) d’autres coups de poker, d’autres mises en scène dans des tournées innovantes, d’autres ensembles de chansons homogènes, d’autres véritables raretés auditives.

Finalement, Jean-Jacques Goldman fait bien partie du patrimoine musical français. Parolier trop souvent ignoré, réduit à de la variété, rocker à la Louis Bertignac à ses heures, c’est bien cela la synthèse de son œuvre musicale. On peut, même si c’est peut être un peu trop audacieux ou présomptueux, l’appeler le “Dylan français”. Compliment qui ne pourrait que l’honorer, puisque Bob Dylan est une de ses influences.

Finalement, Goldman, c’est comme Led Zeppelin, Pink Floyd. On attend désespérément un nouvel album, un retour sur scène, mais jamais il ne revient. Il cultive son retour et observe de loin. Un jour, peut-être reviendra-t-il. Mais vite !! Car avec le nouveau “Être une femme 2010” de Michel Sardou, et au-delà de ça avec la situation de la scène médiatisée de la chanson française, on a bien besoin de véritables rockers ou songwriters en France, pour montrer la voie à la nouvelle génération. Alors, “Il suffira d’un signe” Jean-Jacques, n’est-ce pas ?

Infos pratiques
  • Auteur : Mickael Chailloux
  • Retranscription : Fig Sauvage
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