Rencontre avec Jean-Jacques Goldman
Entretien enregistré le 20 février 2002 , septembre 2002
Rencontre avec Jean-Jacques Goldman ; Entretien enregistré le 20 février 2002 Propos recueillis par Raphaël Toledano L'Arche n° 535, septembre 2002
Votre dernier album "Chansons pour les pieds" est sorti le 20 novembre dernier et il comprend treize nouveaux titres ciselés dans des styles musicaux différents : rock, zouk, techno, fanfare... Comment est né cet étonnant mariage, Jean-Jacques Goldman ?
Je commence par faire les chansons et au bout d'un certain temps, je trouve un titre à l'album. Ce sont donc les sept-huit premières chansons qui déterminent ce à quoi l'album va ressembler. Par exemple, pour l'album "Rouge", je me suis rendu compte au bout de sept-huit chansons que cette couleur-là était un peu omniprésente. Pour l'album "En passant", il y avait cette grisaille, ce côté un peu introverti. Et ensuite, les chansons suivantes, je les sélectionne en fonction de la couleur de l'album. Je les fais entrer un peu dans l'idée, je vois si elles sont compatibles ou pas.
Là, dès le départ, vous vous êtes dit "je vais faire un album de danses" ou bien, c'est venu progressivement ?
Non, je me suis aperçu que les six ou sept premières chansons étaient des danses et j'ai décidé de continuer dans cette voie. Et l'exemple que l'on peut citer, c'est la chanson "The Quo's in town tonite" que j'avais faite pour l'album précédent mais qui n'y avait pas trouvé sa place, alors qu'elle s'intègre bien à cet album-là.
Y a-t-il d'autres styles de musique que vous auriez aimé explorer ou auxquels vous auriez souhaité rendre hommage ?
Oui. Il n'y a pas de chanson un peu country- western comme "Elle a fait un bébé toute seule". Je n'en ai pas trouvé. Et puis, il n'y a pas de danse yiddish ou russe comme "Natacha". J'aurais pu faire une chanson comme "Kalinka". Enfin, dans ce genre. Mais ce n'est pas venu.
Mais vous avez essayé ?
Ce n'est pas venu. Là, elles n'étaient pas là.
Quand vous composez vos chansons, comment procédez- vous ? Vous grattez, vous trouvez des musiques et puis, les textes viennent après ou bien... ?
J'ai les deux phases. C'est-à-dire : je suis à mon piano ou à ma guitare et je trouve des petits bouts de mélodies, des choses comme ça, que je stocke sur un dictaphone. De la même façon, je fais une rencontre, je croise une situation ou je lis quelque chose et j'ai une idée de texte qui vient. Ça peut être : "et moi, si j'étais né en 17 à Leidenstadt" ou alors "ça ressemble à n'importe quoi mais ce n'est pas vraiment de l'amour, cette relation". Voilà. Et puis ensuite, quand j'ai suffisamment d'idées, je fais les mariages entre les musiques et les textes.
Vous notez toujours vos petites idées sur un petit carnet ?
Oui. [Il le sort de sa poche] Je l'ai tout le temps.
"C'est pas vrai" est probablement la chanson la plus surprenante de l'album. Sur un rythme dance, vous dénoncez toute une série de lieux communs. Dans votre livre-conversation avec Alain Etchegoyen, "Les pères ont des enfants" (page 219), vous disiez à un moment : "Je ne crains rien tant que [les] nouveaux conformismes". Cette chanson, c'est votre manière de lutter contre ces "nouveaux conformismes" ?
Oui ! Elle s'inscrit à fond dans cette phrase, effectivement.
Vous y dénoncez à la fois la presse qui colporte ces rumeurs.
Je ne la dénonce pas. Je constate. Je le vois ne serait-ce qu'au tout petit niveau de notre métier. Si l'on rentre dans le jeu de la Presse, il s'agit d'une part, pour eux, d'asséner une contre-vérité et ensuite à nous de la démentir. C'est-à-dire qu'on nous demande à nous de venir nous expliquer. Voilà, il y a ce constat- là. Et alors, bon, les lieux communs, on les a tous là.
Certains des lieux communs que vous dénoncez sont très drôles : "il y en a pour cinq minutes", "je suis désolé", etc. D'autres sont plus engagés. Et quelque chose m'a un peu surpris : vous vous en prenez plus aux idées de gauche qu'aux idées de droite : "du passé faisons table rase", "la Pravda", "ce sont des victimes de la société".
Oui, il y a aussi "c'est pas de leur faute".
C'est quelque chose qui vous exaspère plus ?
Beaucoup plus ! Je suis beaucoup plus exaspéré par les lieux communs de mon camp que par ceux des autres. Les autres, je trouve que c'est normal qu'ils mentent ! [rires]
Il y a une phrase de Le Pen, je crois. "Le national-socialisme, c'est mille ans de paix".
Ah non, c'était une phrase de Hitler.
J'avais cru reconnaître sa "voix". Dans cette chanson, vous avez fait défiler vos amis.
Oui, c'était l'occasion de s'amuser en même temps.
Une autre chanson, "Un goût sur tes lèvres", aux couleurs rythm'n'blues reprend un thème que vous aviez déjà abordé dans "Né en 17 à Leidenstadt", à savoir : un questionnement de nos limites.
Oui. Nos limites qui ne sont pas éprouvées.
Vous vous demandez : qu'aurais-je fait si j'étais né en 1917 en Allemagne ? Combien de voitures faut-il me brûler pour que je me mette à voter FN ? Ce doute sur ce que nous ferions dans de telles conditions implique-t-il aussi une condescendance vis-à-vis de ceux qui votent FN, vis-à-vis de ceux qui sont devenus nazis ?
Franchement : oui. Mais je n'ai aucune condescendance pour ceux qui ont tué, pour ceux qui ont brûlé. S'il y avait eu des élections en 1940 ou 1942, rien ne dit que Hitler aurait été réélu - seulement, à partir de ce moment-là, ce n'était plus une démocratie. Mais le fait qu'après la République de Weimar, après la Guerre de 14-18, une population ait pu se fourvoyer sur un "hâbleur" comme Hitler ne me paraît pas inexplicable. Je pense que c'est la situation qui est impardonnable, mais les gens, ce ne sont que des gens.
N'est-ce pas un peu fataliste de dire, par exemple, "combien de coups avant que tu dénonces" ? On a l'impression que c'est juste une question de coups. N'y a-t-il pas autre chose qui intervient dans le choix de dénoncer ou pas ?
Là, on a changé un peu de sujet. En ce qui concerne par exemple l'arrivée au pouvoir de Hitler, c'est tout le contraire ! Parce qu'avec un vrai sursaut, avec une autre politique, avec une vraie réflexion, ne serait-ce qu'en prenant conscience du danger, il était possible d'éviter cela.
Mais dans votre chanson, vous reprenez plusieurs fois la question "combien" et à la fin, on se dit : ce n'est qu'une question de quantité. Dans "Combien de désir pour tromper et mentir", j'entends de la résignation, non ?
Oui, je comprends. Je pense qu'il y a en même temps du fatalisme - c'est-à-dire que forcément, on va être tenté de lâcher - mais il y a aussi la certitude qu'on peut y remédier. Avec de la réflexion, avec un combat. Evidemment, le combat de première ligne étant celui de l'éducation - qui ne résout pas tout. Je crois que l'intelligence et l'éducation sont des solutions, avec la force évidemment.
Dans "Né en 17 à Leidenstadt", vous disiez : finalement, si j'étais né allemand, bercé d'humiliations, de haine et de revanche, je serais peut-être devenu nazi. Pour vous, le nazisme c'est lié à cette situation de l'Allemagne vaincue, humiliée. N'y a-t- il que cela ?
Non. Les accidents, en général, sont des concours de circonstances. Et l'Allemagne, c'est un concours de circonstances explosif entre une situation particulière et un passé particulier. C'est sûr que ce ne serait pas arrivé en Suède. Marx disait que "les données objectives déterminent la conscience". Cela veut dire qu'en Afrique du sud, si tout le monde est raciste, ce n'est pas par hasard. Si dans les banlieues difficiles où l'on brûle des voitures, le FN arrive à 15 ou 20 %, ce n'est pas par hasard et ce n'est pas parce que les gens sont plus méchants. De la même façon, si l'Allemagne a pu permettre qu'Hitler arrive au pouvoir, ce n'est pas par hasard. C'est parce qu'il y a eu des "données objectives" qui ont fait que ces gens-là, tout à coup, ont pu supporter, d'une façon ou d'une autre, que leur pays brûle six millions de personnes. Je pense que tout être humain peut devenir barbare dans certaines conditions. Il faut prendre conscience de cela et ne pas penser que l'homme est bon.
Dans votre précédent album "En passant", vous citiez le prénom de vos parents : Ruth et Moïshé. Vous avez dit de votre père qu'il est "l'homme qui vous a le plus impressionné" (1). Quel héritage vous a-t-il laissé, lui qui fut une figure emblématique de la résistance juive à Lyon ?
C'est justement - et là, on en revient à une précédente question - la foi en l'intelligence et la culture. Puisque lui a vécu le pire : il a été dans les conditions raciales, sociales, matérielles. les pires. Ses deux soeurs qui étaient institutrices sont mortes de faim en Pologne. Lui savait lire et écrire. Orphelin de père, il a été élevé par les intellectuels juifs et grâce à cela, il a pu traverser toutes les épreuves. Simplement grâce à ce bagage qui était l'appétit de culture et l'intelligence. Donc, peut-être, l'héritage qu'il m'a laissé, c'est celui-là.
Et au niveau politique, il vous a légué quoi ? une conscience ? On sait qu'il a milité très tôt dans le Bund (2) .
Oui, ensuite il a été au P.C. ou, du moins, dans les F.T.P. pendant la guerre. Mais il a été très éclairé puisque, dès les procès des Blouses blanches, il a été un des premiers à comprendre le stalinisme. Donc, ce qu'il m'a appris, c'est une grande indépendance d'esprit et une confiance en soi, puisqu'ils étaient très peu, à ce moment-là, à penser ainsi.
Votre père disait qu'il se déclarerait juif tant qu'il y aurait des antisémites.
Oui, parce qu'il avait été marxiste et lui avait une explication de sa condition et de son statut très scientifique et très historique, qui était assez peu affective, finalement. Puisqu'il a beaucoup détesté le milieu dont il venait, qui était celui des juifs. disons, non combatifs du ghetto de Pologne. Il venait de Lublin.
De votre mère, on parle peu. Quelle est son histoire ? Etait-elle aussi résistante ?
Non, elle était cachée pendant la guerre. Elle était beaucoup plus jeune que mon père puisqu'elle est née en 1922, à Munich, de deux parents juifs allemands. En 1933, son père a senti le vent tourner et a émigré à Lyon. Il lui était impossible de rester vivre là-bas. Il a donc quitté l'Allemagne très tôt. D'ailleurs, toute sa famille a été déportée. C'est le seul qui a réussi à s'en sortir. Pendant la guerre, ma mère était cachée avec ses deux parents âgés dans un petit village à côté de Lyon.
Vous n'avez jamais nié votre identité juive. D'ailleurs, vous n'avez pas changé de nom quand vous avez démarré votre carrière solo. Que signifie pour vous "être juif" ?
Cela signifie des choses sur le plan personnel et cela signifie des choses dans le rapport aux autres. Sur le plan personnel, c'est un passé, des traditions, traditions que je connais très peu sur le plan religieux mais que je connais bien sur la façon de parler, l'humour, la musique, l'histoire, quand même, des traditions, une façon d'être - puisque, chez moi, on parlait yiddish à table.
Vous parlez yiddish ?
Non, je ne parle pas yiddish. Je l'ai compris un petit peu grâce aux cours d'allemand mais je ne peux pas suivre une conversation. Ensuite, "être juif" c'est une situation vis-à-vis des autres, arriver en disant : "voilà, je ne fais pas forcément tout comme vous et il faut m'accepter comme ça".
A propos de la chanson "Comme toi" qui évoque la Shoah, j'ai lu dans une vieille interview qu'elle vous avait été inspirée en partie par votre fille et par une photo dans un album de famille ?
C'est ça, par les deux.
"Comme toi", c'était un message pour votre fille en fait.
Oui. "Comme toi", c'est elle.
Et ce message, elle l'a compris ?
Oui, elle l'a compris. Elle a compris qu'elle avait exactement les mêmes préoccupations que la gamine qui était sur la photo, c'est-à-dire quelle nouvelle poupée elle aurait ou que le petit copain lui avait souri.
Ça revient souvent ce thème de la Shoah dans vos chansons, même en filigrane. Il y a eu aussi "Juste quelques hommes" qui évoque ces Justes.
Qui parle des excès possibles de la nature humaine et donc, de nous.
Il y avait une autre chanson qui s'appelait "Plus fort" dans laquelle on entendait la voix de Hitler.
Ah, c'est possible, oui.
Vous ne vous en rappelez plus ?
Non ! [rires] C'est vrai, oui.
Quel regard portez-vous sur la crise au Proche-Orient actuellement ?
Je pense que nul autre qu'un Israélien ne peut comprendre ce qui s'y passe. Ils ne sont pas entourés de Bretons ou de Normands et on ne peut décider ici de ce qui serait souhaitable et de ce qui marcherait à coup sûr pour assurer la paix d'Israël. Je ne pense pas qu'il y ait un seul Israélien qui ne souhaite pas la paix. Il n'y en a aucun qui soit content que ses filles et que ses fils aillent mourir. J'ai entièrement confiance dans cette population qui a déjà expérimenté d'autres voies. Celles de la négociation.
Vous pensez que c'est utopique, la paix, dans la situation actuelle ? Vous dites "elle a déjà expérimenté d'autres voies", pensez-vous que ce n'est plus possible ?
Quand on prend par exemple le cas de Beyrouth et du Liban, il est clair qu'il a fallu un séisme, cette grande chape de plomb qu'a été l'Armée syrienne, pour arrêter la guerre et ce, jusqu'au dernier vivant. Donc, il y a des fois où la paix, visiblement, n'est pas possible. Là, est-ce que ce sera possible ? Je ne le sais pas. Je le souhaite.
Il y a trois semaines vous avez apporté votre soutien à un groupe d'intellectuels arabes et juifs (3) qui se réunissait à Paris pour parler de la paix.
J'avais donné mon accord pour une association qui distribuait des livres à tout le monde, Palestiniens et Israéliens. Par ailleurs, je sais que j'ai refusé de signer une pétition qui résumait le conflit à la politique de Sharon, ce que je trouve tout à fait malhonnête.
Dans l'album "Rouge", il y avait une chanson qui s'appelait "Frères" et qui était une espèce de dialogue entre deux personnes qui représentaient des peuples se disputant une terre. Est- ce que cette chanson parlait d'Israël ou plus généralement des conflits territoriaux ?
Elle pourrait parler d'Israël aussi. Mais ce qui m'avait vraiment donné l'idée de cette chanson, c'était le conflit entre les Croates, les Bosniaques et les Serbes : quand on voyait des images à la télé, on ne savait pas lesquels étaient Croates, lesquels étaient Bosniaques, lesquels étaient Serbes ! [rires] Ils se ressemblaient vraiment énormément. Et j'ai réalisé que les gens qui se battent sont, en général, des gens qui sont très proches les uns des autres, qui se ressemblent beaucoup, forcément. Entre les Hutus et les Tutsis, c'est pareil. Et je crois que c'est un peu valable aussi entre les Palestiniens et les Israéliens. Physiquement, ils se ressemblent, bien que beaucoup de choses les séparent.
Vous êtes déjà allé en Israël ?
Oui, c'était il y a longtemps, pour des vacances.
La montée de l'antisémitisme en France a récemment fait la Une de plusieurs journaux (4) . Etes-vous attentif à ce regain d'antisémitisme même si, comme dit votre chanson, vous pensez que "c'est pas vrai" qu'il y a de plus en plus de racisme ?
Oui, j'y suis très attentif, mais je ne crois pas qu'il y ait un regain d'antisémitisme en France. Ce sont des Français qui le font mais je crois qu'il s'agit d'une partie spécifique de la population française, très probablement des Français d'origine maghrébine. On ne peut pas parler de la "population française". Je ne le ressens pas du tout. Et ceux-là, à mon avis, ne sont pas "que" antisémites. Je crois qu'ils sont aussi anti-noirs, anti-femmes, anti-eux, anti-voitures, anti-flics, anti-bourgeois, anti-tout, quoi. Je n'ai pas l'impression que ce soit spécifique aux Juifs.
Depuis plusieurs années, vous faites partie des personnalités préférées des Français avec l'Abbé Pierre, Zidane. Qu'est-ce que cela vous fait ?
Cela me touche beaucoup. Et j'en tire deux remarques. La première, c'est qu'il y a Zidane et Goldman, un musulman et un juif, dans les personnes préférées des Français. Je pense que ce n'est pas possible dans un autre pays ! Il faut rendre hommage à cette population et à ce pays-là. Je trouve cela vraiment magnifique. La deuxième chose, c'est qu'il semble que l'on puisse donc être apprécié des gens sans forcément être très présent dans les médias, juste en étant très présent dans son travail.
Le premier extrait de votre album, "Ensemble", va servir d'hymne de campagne pour les meetings de Lionel Jospin. Récemment, vous avez déclaré : "J'aime bien Lionel Jospin. Voilà un homme qui sert la politique et non pas quelqu'un qui se sert de la politique". (5)
Il y en a d'autres. Il y en a certains à droite, aussi.
C'est quand même un sacré engagement en faveur de Lionel Jospin puisque vous allez, je crois, jusqu'à réorchestrer la chanson !
Non. Elle est réorchestrée, mais ce n'est pas moi qui m'en charge. Ce qui est vrai, c'est que je lui ai donné mon accord. Mais ce n'est pas moi qui lui ai proposé, non plus. C'est son entourage qui me l'a demandé et j'ai choisi de dire "oui". Mais il est clair que si j'avais dit "non", la Presse aurait fait un petit encart : "Jean-Jacques Goldman a refusé de donner sa chanson" ! Donc, j'évite cela. Je préfère l'un que l'autre. Vous êtes d'accord avec ça !
En 1988, vous aviez soutenu Michel Rocard en l'interviewant dans Le Nouvel Observateur (6). Il y a eu ensuite cette chanson "On n'a pas changé" dans laquelle vous critiquiez Mitterrand, le traitiez de "président pathétique, cynique et boursouflé". Vous dites n'être pas très engagé, mais quand même...
Oui. Mais je ne sais pas si c'est un engagement très fort d'avoir des sympathies sociales-démocrates et de ne pas se sentir proche de Roland Dumas ou de Bernard Tapie [rires] !
Parlons d'autre chose. Après la sortie de votre album, certains journaux s'en sont pris à vous. Un journaliste (7) a même été jusqu'à vous insulter : "petit chanteur pour gourgandines mal finies et pour ménagères trop cuites". Au-delà de l'aspect psychopathologique du journaliste en question, toute cette agitation journalistique n'est-elle pas symptomatique de quelque chose de plus profond ?
Je ne sais pas si on peut vraiment parler d'agitation journalistique. Ça a été deux trois articles comme ça, à une période où aucun avion ne s'est écrasé.
Ça a quand même fait du bruit !
Franchement non. Pas trop. Je crois.
Dans mon entourage, on en a beaucoup parlé.
Ah bon ? Moi, franchement, on ne m'en a pas beaucoup parlé. Je ne dis pas que je n'étais pas au courant mais j'ai trouvé ça très faible, comme bruit.
Vous étiez habitué à mieux ?
[rires] Non, pas à mieux mais...
A pire. Enfin, depuis longtemps, il y a des rapports conflictuels avec une certaine presse. A une époque, vous distribuiez même lors de vos concerts un petit encart qui reprenait toutes ces critiques et vous rajoutiez un mot : "merci d'être venus quand même". Vous n'y entendez rien d'autre ?
Que faudrait-il y entendre ?
Je ne sais pas. Ça vous concerne !
Non, moi, le fait qu'on ne m'aime pas, je trouve ça normal. Enfin, je trouve ça tout à fait digne.
Qu'on ne vous aime pas, d'accord. Mais que l'on vous insulte !
Ben, voilà, je suis un "chanteur pour personnes mal finies". A la limite, ça ne me concerne pas trop. Ça concerne plutôt les gens qui m'écoutent. Donc, c'est à eux de régler leur problème. Enfin...
En fait, vous êtes indifférent à tout cela ?
Franchement oui. Quand on voit de quoi parle la Presse tous les jours. Elle peut titrer trois jours sur Timisoara, quatre jours sur Schuller. Ce sont des entreprises commerciales. Il y a certainement une façon digne de faire ce métier-là, et puis, il y en a d'autres qui le font de façon moins digne. Là, on est quand même dans quelque chose qui est proche de l'injure (je ne connaissais pas cet article-là) ! Comment voulez-vous que je me sente concerné par cela ? Je n'ai tué personne !
Vous allez bientôt reprendre la route pour une série de concerts. Quel genre de tournée avez-vous prévu ? Grandiose comme celle de "Rouge" ? Plus intimiste comme celle d'"En passant" ?
"En passant", c'était une fausse intimité puisqu'il y avait une partie très extravertie. Je pense que ce qui faisait le côté un peu plus spectaculaire de "Rouge", c'était le nombre de participants. Là, effectivement, il y aura d'autres participants. Et les mêmes musiciens que pour la précédente tournée. Je ne suis pas très jusqu'au-boutiste, c'est-à-dire que, pour moi, c'est une erreur de faire des concerts "intimistes" ou des concerts "spectaculaires". Toutes les vingt minutes, il me semble que l'on s'ennuie. Quand on a du spectaculaire, on veut des choses un peu plus intimes, et quand on n'a que de l'intime, au bout de vingt minutes, on baille ! En fait, je vais faire comme d'habitude c'est-à-dire faire se succéder des phases différentes.
Et pour la première partie, vous avez prévu quelque chose d'aussi délirant que la dernière fois ?
Vous étiez venu alors ! Oui, on va essayer un truc.
Pourriez-vous nous parler de vos projets de comédies musicales.
De mes non-projets de comédie musicale ! [rires] En fait, avant que cela soit à la mode (on peut dire qu'il y avait eu le précédent tout à fait visionnaire et courageux de Michel Berger avec "Starmania") mais avant ça, à l'époque de "Rouge", je voulais faire une comédie musicale.
Sur quel thème ?
Sur le thème du rapport entre le passé et le présent de cette idéologie, de l'idéologie communiste.
Donc, "Rouge", c'est ce qui est resté de cette tentative ?
C'est ça. En tout cas, sur cet idéalisme trahi. Comme les gens qui ont cru à ça ont pu être beau et comme cette idée a pu être terrible après, terrifiante même. C'est ce rapport-là. J'ai commencé à écrire et évidemment, je me suis rendu compte que je n'étais pas du tout écrivain et donc, j'ai laissé tombé. J'ai réessayé ensuite avec un autre thème beaucoup plus comédie musicale, beaucoup plus humble qui était en fait : la cohabitation de classes différentes sur un bateau qui, tout à coup, était en danger. Ça se serait appelé "Sur le même bateau" et j'ai échoué aussi dans l'écriture. Je me suis rendu compte que j'étais incapable de faire ça. Il en reste donc cette chanson "Sur le même bateau" que j'ai mise sur l'album de Céline Dion.
Vous allez réessayer encore ?
Non, j'ai compris que je ne savais pas écrire de scénario. Et comme écrire des chansons sur un scénario existant (que ce soit un livre existant ou un scénario original) ne me passionne pas plus que de faire un album - puisque ce n'est pas très différent -, je laisse tomber l'idée pour l'instant.
Et une association avec un scénariste ?
On me l'a proposé aussi, mais c'est la même chose que de m'associer avec Victor Hugo...
Mais c'est un peu plus original.
Peut-être, c'est plus original, mais bon, pour l'instant, non. Maintenant, la quantité de travail que ça demanderait me rebute un peu, à l'heure de la pré-retraite !
Comment s'est déroulée la collaboration avec le dessinateur Zep [le père de Titeuf] qui a illustré votre dernier album ?
Je l'ai rencontré par mon collaborateur, Alexis Grosbois, qui s'occupe des pochettes, de tout ce qui est visuel. Il m'a montré son travail, plus en qualité de graphiste que de dessinateur de BD, et ça m'a séduit. Donc, nous nous sommes rencontrés et là, il est venu librement, quand il le souhaitait, sur les lieux d'enregistrement, pour nous apporter sa vision de l'enregistrement et des chansons.
On n'a pas vraiment d'esprit BD dans ses illustrations.
Il y est encore mais j'ai essayé de l'éviter au maximum.
"Les p'tits chapeaux" est un peu dessiné en BD.
Oui, il y a "Les p'tits chapeaux" et "The Quo's in town tonite". A la fin du livret, dans la chronique de l'album, il y a les titres et à côté, il y a marqué : "Ok", "Non" ou "Trop BD". C'était mes réflexions. C'est comme ça que l'on procédait.
D'ailleurs, on ne voit même pas votre caricature, votre dessin dans le livret. On le voit à peine dans un petit cadre au dessus des "p'tits chapeaux".
Ah bon ?
Vous ne l'aviez pas vu ?
Non, je ne l'avais pas vu. Ben, je voulais pas que ça fasse BD. Donc, ce n'était pas spécialement contre ma caricature à moi, on a essayé d'enlever le plus de visage. Parce que dès qu'il y avait un visage, ça faisait évidemment plus bande dessinée que croquis.
Quel part d'autobiographie se retrouve dans vos chansons, Jean-Jacques ?
Moi, je vis assez peu de choses. Oui. Enfin... [JJG est troublé par la question].
Par exemple, dans l'album précédent, beaucoup de chansons parlaient de séparation : "Quand tu danses", "Les murailles".
Oui, mais franchement, ces chansons ont été écrites de façon tout à fait indépendantes de ce que je vivais ou de ce que j'ai vécu avant. J'ai une vie normale mais je suis beaucoup plus un observateur. A la limite, je parle assez peu de ce qui m'arrive et je suis beaucoup plus touché par un livre ou par un fait divers ou par quelque chose qui arrive à un proche. J'ai l'impression d'être beaucoup plus journaliste dans ma démarche que psychanalyste.
Peut-être une dernière question. Comment voyez-vous la fin de votre carrière, si vous l'imaginez ? Parce que là, on voit les albums qui s'espacent.
Oui, ben, je la vois comme ça.
Espaçant de plus en plus ?
De plus en plus, je ne sais pas, mais en tout cas, en prenant mon rythme, sans aucun enjeu qui soit celui de la gloire ou de l'argent et en allant (comme ça l'est déjà maintenant) au gré de mes désirs, sans essayer de convaincre des nouveaux publics ou des nouvelles personnes mais en restant tranquillement avec les gens qui me suivent. Comme les autres chanteurs, quoi. Mais sereinement.
Donc, pas un arrêt brutal : "ceci est mon dernier album".
Non, non.
Tant que vous pourrez, vous continuerez ?
Je crois, oui. Récemment, je suis allé voir Claude Nougaro sur scène. Ce n'était pas dans un zénith mais devant une salle de mille ou deux milles personnes. C'est un concert que j'ai trouvé très digne. Il n'y avait pas de racolage, pas de... Il était normal qu'il soit là et il était tout à fait compréhensible que les spectateurs soient là. Enfin, je trouvais que. Vous comprenez ? Ce n'était pas indigne. Je trouvais ça magnifique.
Vous vous imaginez comme ça ?
Très bien. Si j'ai sa santé, pouvoir chanter des anciennes chansons avec un public qui me voit une fois tous les trois, quatre, cinq ou six ans et à qui ça fait plaisir, je trouve ça éminemment respectable.
Eh bien, c'est tout le mal qu'on vous souhaite, alors !
Voilà.
Merci infiniment, Jean-Jacques Goldman.
(1) Ouest-France, 9 décembre 2001. (2) cf. "Entretien avec Alter Goldman", Wladimir Rabi, Editions La Pensée Sauvage, supplément à la revue Les Temps Modernes, numéro 353, décembre 1976 (3) Le Monde, 24 janvier 2002. (4) Le Monde, 19 février 2002. (5) Le Nouvel Observateur, 20 décembre 2001. (6) "Goldman - Rocard : le débat", Le Nouvel Observateur, 5 février 1988. (7) Les Inrockuptibles, 11 décembre 2001.