Patricia Kaas : Tapis rouge sur France 2
Télé 7 jours , 24 au 30 avril 1999
A ses débuts, elle s'emparait des chansons, comme « Madmoiselle chante le blues » ou « Mon mec à moi » par la seule force d'évocation de sa voix. Aujourd'hui, ses mots ont pris des résonances intimes pour un nouvel album à la première personne.
Premier titre « ma liberté contre la tienne ». Etes-vous possessive avec Philippe Bergman, l'homme qui partage votre vie ?
Deux vies d'artistes croisées, ce n'est pas simple. En ce moment, Philippe produit le premier disque d'une jeune chanteuse. Si j'étais vraiment jalouse, aurais-je dû tout faire pour l'en empêcher ? Ce serait ridicule.
Vous chantez « Je suis dans chaque mot / Dans chacun de mes gestes / Une fille de l'Est ». Vous le ressentez toujours ?
Absolument. Ma volonté, mon côté travailleur viennent de là. Je n'envisage pas de ne pas retourner tous les ans passer Noël chez moi, du côté de Stirling-Wendel, à Forbach. Quand on voit son père rentrer tous les soirs, fatigué, du noir sous les yeux, on apprend la difficulté des choses. Dans le regard des Lorrains, il y a toujours cette petite souffrance. Jean-Jacques Goldman trouve que je ne peux pas m'empêcher de mettre un peu de mélancolie dans la gaieté. Et pourtant, je fais tout pour chasser le blues.
Cette chanson « Une fille de l'Est » évoque les traces de la guerre jusque dans les paysages. Avez-vous été marquée par cet aspect tragique ?
Pour moi, la Lorraine est davantage le pays de la mine que celui des ossuaires. Les statues de mineurs sur les places de village, les roues des puits de mine qui ponctuent le paysage.
A l'heure de l'Europe, que signifie être frontalier ?
Allemands, Français, je n'ai jamais vu de différence. Ce sont les mêmes personnes. A la maison, je parlais le patois sarrois. Je suis issue d'une double influence. Le côté volontaire est celui de ma mère allemande ; le côté sensible me vient plutôt de mon père français.
Cette chanson semble avoir été écrite sur mesure par Jean-Jacques Goldman. Vous entretenez avec lui une relation particulière ?
Il me connaît par cœur. Dans ce métier, il est certainement mon unique ami. Le seul que j'appelle pour déjeuner, sans raison. Je me confie beaucoup à lui. Souvent, je lui demande conseil sur le plan professionnel, même s'il n'est pas impliqué.
Le reste de l'album est signé Obispo et son équipe habituelle (Golemanas, Florence, Zazie). Avez-vous voulu faire appel au « faiseur de succès » du moment ?
Pourquoi s'en priver ? Mais c'est d'abord en raison de sa passion, quasi exclusive pour la musique. Il ne vit que pour ça. Un bosseur dont le bonheur de travailler est communicatif.
Sur votre précédent album « Dans ma chair », Philippe signait trois chansons. Dans celui-ci, aucune. Faut-il y voir un signe ?
(Elle éclate de rire) Philippe ne cherche pas à s'imposer à tout prix. En ce moment, il est très pris par son travail de producteur. C'est un tel angoissé qu'il refuse de mener plusieurs projets de front. Quant à moi, je ne veux surtout pas être la fille qui place son mec à tout prix.
Des textes sont singuliers. Le premier « J'attends de nous », sur la difficulté de vivre à deux, évoque, au détour d'une phrase, la maternité. Vous sentez-vous prête ?
J'ai souvent parlé d'avoir un enfant à la trentaine. M'y voilà arrivée. En septembre dernier, avant la fin de la tournée, j'y pensais très fort. Mais je ne me suis pas senti le courage de tout arrêter de longs mois. Je ne veux pas être mère à mi-temps. Sans doute ne suis-je pas encore prête. Le monsieur, lui, est fin prêt ! La chanson évoque aussi la difficulté de vivre à deux pour des artistes. Zazie, qui connaît les containtes des tournées, a très bien su l'exprimer.
L'autre titre « Et je m'en veux », signé Lionel Florence, parle d'un enfant qui n'a pas su communiquer avec sa mère. On semble à mille lieues de votre histoire personnelle.
Au début, je voulais couper la phrase révélant que cette supplique s'adresse à une mère. Je souhaitais en faire juste une chanson d'amour, mais ça lui enlevait toute sa force. Je me suis donc inspirée de l'histoire de nombreux amis qui ont ce regret vis-à-vis de leurs parents.
Dans la seconde chanson que Goldman vous offre, « Les chansons commencent », vous parlez du pouvoir rassembleur, évocateur, des airs populaires. Avez-vous une chanson fétiche ?
« Lili Marlène », la chanson de ma maman, la première qu'elle m'ait apprise. Je me souviens aussi de l'importance de la musique aux obsèques de mes parents. Comme une aide après les hommages funèbres, si cafardeux. La musique démarre, la chorale attaque. Elle aggrave le sentiment de tristesse mais l'accompagne mieux que tout au monde.
Au Vietnam, la presse locale vous a baptisé « The french Madonna ». Qu'en pensez-vous ?
C'est difficile de faire plus flatteur. Madonna est sans doute l'artiste actuelle que j'admire le plus. J'avais été très touchée quand, chez Jean-Pierre Foucault, elle avait dit me connaître et m'apprécier. Un peu plus tard, on m'a demandé d'être « sa surprise » et j'étais comme une gamine, je n'ai pas dormi de la nuit. Quelle robe mettre ? J'étais émue, au bord des larmes, quand elle m'a baisé la main. J'étais revenue dans la peau d'une fan.
L'année écoulée, vous vous êtes encore rendue deux fois en Russie pour chanter. Quelle relation vivez-vous avec ce pays ?
Dès le début, il y a eu un échange hors du commun. Une simple chanson, pour une émission de télévision sur la place Rouge. Dans l'instant, j'étais quelqu'un d'important pour eux. Ils m'avaient donné tout leur cœur. Qu'importe si là-bas mes disques sont piratés, je me dois de retourner régulièrement leur rendre visite. La dureté de leur vie, mes origines lorraines doivent m'aider à les comprendre. Je suis vraiment « Une fille de l'Est ».