Jean-Jacques Goldman talks about Celine Dion (Extracts)
[Publication inconnue], [Date inconnue] , 1995
Jean-Jacques Goldman : En plus c'est au Canada. Même les bûcherons savent chanter. Elle a baigné forcément dans un environnement extrêmement propice.
Il [René Angélil] a été subjugué artistiquement par la voix de cette fille qui est entrée dans son bureau.
A cette époque-là, j’étais agacé de voir que les chanteuses à voix françaises étaient dépréciées à cause de leurs chansons. Il y avait quand-même un “lever de bouclier”, enfin plutôt un à priori extrêmement négatif contre les filles qui chantent bien.
Les gens le décrivent très souvent [René Angélil] comme une espèce de redoutable homme d'affaires plus ou moins américain alors que c'est le type le plus méditerranéen, le plus fantaisiste, le plus artiste, parce que c'est aussi un ancien chanteur. Un type qui, après des milliers de concerts, se retrouve à chaque fois dans la salle avec une petite larme parce qu'il adore ça.
C'est tout à fait la même stratégie qu'un joueur.
Il y a les radios qui sont comme ça, les maisons de disques qui sont aussi comme ça, on aime ou on n’aime pas mais maintenant qu'est-ce qu'on fait en face ? Et lui, il est capable de se dire : "On va faire comme ça".
Au début, je pense qu’il y avait effectivement une incompatibilité entre sa spontanéité et sa sincérité toute canadienne [Céline Dion] et sinon les français, en tout cas les médias français.
Pour moi, elle réapparaît avec "Ziggy".
L'envie [de travailler avec elle] me vient à un moment où je commence à avoir du temps. Où je commence à être installé en tant que chanteur.
Je compose beaucoup à l'époque et je compose en particulier pour des femmes.
Donc il y a des chansons que je ne peux pas chanter moi-même et je me dis : “Moi, j'aimerais quand-même bien réhabiliter une chanteuse à voix en France”.
C’est la seule fois où j'ai demandé à quelqu'un de travailler avec moi. Donc j'ai demandé à la personne que je voyais régulièrement pour mes disques s'il était possible d'avoir un rendez-vous avec Céline Dion.
En la rencontrant, on n'a pas plus d'éléments que ce que l’on sait d'elle, il suffit de la voir en interview : c'est une fille qui ne triche pas. On a déjà beaucoup d'éléments sur sa personnalité, son caractère, sa façon de voir les choses, ce qui peut aider et peut être aussi un point de départ. Je dirais également sa droiture, mais dans le sens "jusqu'au boutiste". Avec elle, si c'est comme ça, ce n’est pas autrement.
"Pour que tu m'aimes encore" c'est un peu ça. C'est une fille qui dit : "Moi c'est comme ça, alors que faut-il pour y arriver ?” Et ça peut passer par beaucoup de choses puisqu’à la fin elle est prête à tout, mais elle le dit de façon très déterminée. Il me semblait qu'il fallait qu'elle devienne la chanteuse d'un univers, au moins sur un album, plutôt qu'une interprète qui reprend un peu de tout.
J'ai tout de suite senti de l'intérêt mais avec en même temps une certaine réticence. Ils ne me connaissaient pas très bien donc ils voulaient attendre.
Au début, si je me souviens bien, nous ne sommes partis que sur quelques chansons de l'album. Et pour la première fois aussi, il m'a semblé que c'était une mauvaise idée, qu'il fallait vraiment que ce soit une association entre elle et moi. Et puis on aurait vu comment cela se passait, s'il n’avait fallu faire que cinq ou six chansons, je n’aurais fait que cinq ou six chansons, ça ne m’aurait pas dérangé. Mais je leur avais dit : "Il me semble que c'est une erreur”.
Je me rappelle que chez Pauline, à cette première réunion, René m’a donné une cassette et m’a dit : "Voilà une reprise que nous avons faite et qui va sortir aux Etat-Unis”. C'était "The Power Of Love".
C'étaient des ordinateurs Atari à l'époque, sans faire de publicité, avec des disquettes, mais on ne pouvait pas enregistrer la voix en même temps, donc il fallait une petite boîte pour que ce soit synchronisé avec une bande. Je mettais donc ma disquette et là c'était moi qui chantais sur la bande alors imagine-toi dans les hauts, ça faisait [Jean-Jacques goldman chante exagérément dans les hauts avec une toute petite voix] "Ahh lala lala ! "... C'était n'importe quoi [Rires], mais c’était pour lui montrer la mélodie comme je suis un très mauvais technicien. Donc je leur ai fait écouter et ensuite je me suis retourné et je les ai vus tous les deux en pleurs, je ne comprenais pas très bien pourquoi et là ils m'ont dit : "Mais c'est cette chanson ! On pense que l'album s'appellera comme ça".
J'aimais bien "Pour que tu m'aimes encore" sinon je ne leur aurais pas présenté, mais pour moi ce n’était pas du tout la chanson sur laquelle je comptais.
On a fait des petits bouts avec mes maquettes très simples que j'avais faites seul, il n’y avait aucun musicien additionnel donc c'était juste piano, boîte à rythmes et guitare. Je ne me souviens pas exactement, mais on a fait entre cinq et dix chansons. Donc elle était devant moi, je lui donnais la mélodie avec des petits bouts de texte et elle chantait, après elle chantait deux phrases [répété deux fois] et à la fin on avait une maquette. C’était très sommaire.
C’est sûr que sa façon de chanter était une barrière infranchissable pour le public français comme certains tics de chant, des choses très simples comme les "r", la façon dont elle les prononçait, les "mmm" je crois, et puis une façon de chanter toujours avec trop d'intention qui, à mon sens, n’est pas compatible avec la langue française.
Il ne faut pas faire trop de prises de voix avec elle parce qu'on a envie de toutes les garder, c'est presque impossible de faire des choix. Alors c'est vrai que lorsqu'elle se trompe dans un mot c'est bien parce qu’on veut pas le garder celui-là : par exemple si elle dit "bateau" à la place de "cadeau”.
Je pense qu'ils ont beaucoup aimé la façon dont ça s'est déroulé.
Ça s'est déroulé, je pense, au contraire de ce qui se passe dans les productions américaines, c'est-à-dire qu’on était deux. Il y avait Eric Benzi et moi. On était deux tout le temps.
Donc ils arrivaient dans un studio qui était un ancien bunker, ça leur semblait tout à fait surréaliste.
Ils étaient dans un très bel hôtel. Ils étaient très heureux d'être à Paris, puis ils venaient vers 4 ou 5 heures je crois, ils arrivaient dans ce studio bizarre et elle, plus c'est bizarre plus elle aime, et elle tombait sur ces deux mecs-là [Erick Benzi et Jean-Jacques Goldman], il n’y avait personne d'autre.
On chantait nos mélodies et on était enthousiastes.
Si la question est : "Est-ce que tu sens que ça va être l'album francophone qui aura le plus de succès et que les chansons vont faire le tour du monde ?" Non, évidemment ! On ne peut pas savoir ça. Mais moi je sais que là on est en train de faire quelque chose de différent dans le sens où on travaille avec une chanteuse à voix de la lignée des Mireille Mathieu, des Michelle Torr, de toutes ces chanteuses à voix traditionnelles mais avec des chansons un peu différentes et que là, on va toucher un autre public. Ça je le sais. Alors maintenant dans quelle proportion ? Je m'en fiche à la limite, je suis très content de ce qu'on est en train de vivre.
Il y avait probablement un moment propice pour des chansons modernes avec une chanteuse à voix. Et puis il se trouve que les médias avaient fait le désert, il n'y avait pas d'autre chanteuse à voix qui marchait à cette époque-là, donc il y a eu un concours de circonstance. C’aurait été 5 ans avant, ç’aurait été différent, ç’aurait été 5 ans après... C'est tombé au bon moment.
[Extrait vidéo de Céline criant sa voix]
C'est comme toutes les chanteuses à voix qui font des batailles de… Comme les garçons qui font des bras de fer, qui est le plus fort et qui est-ce qui urine le plus loin ! Et bien de temps en temps les chanteuses, elles font ça, voilà. Chacun a ses petits travers.
Pour la chanson de "Titanic", le gars lui donne un papier, il y a la mélodie sur ce papier, elle la chante et ça fait le tour du monde. C'est un phénomène hein, c'est un phénomène cette fille [rires] ! [sic]
[Extrait vidéo de la chanson “Sous le vent”, le duo de Céline et Garou]
Parce que c'est une super bonne chanson [rires] ! C'est une super bonne chanson et c'est deux super bons chanteurs. Voilà. Ça aide quand-même pour qu'une chanson marche.
C'est la même et je pense que c'est la même que celle qui dormait avec ses treize frères et sœurs quand elle avait douze ans.
C'est ce qu'on disait tout à l'heure, c'est une fille qui a des valeurs, qui est fondamentalement la petite fille de la maison avec son père, sa mère, la petite maison dans la forêt, voilà. Quand ils étaient treize à table, qu'il n’y avait pas tout le temps beaucoup à manger en fin de mois et où tout le monde rigolait, c'est la même.
Alors pas avec moi, parce que... [Jean-Jacques Goldman répond à quelqu’un dans la pièce] Oui, moi je n’ai plus d'idées, mais j'espère qu'elle pourra trouver des gens avec qui elle pourra collaborer, qui pourront la renouveler.
[Extraits vidéo de Céline Dion sur scène]
Ce dont je suis sûr c'est qu'elle chantera toujours parce que c'est sa vie, c'est son oxygène. C'est sa façon de… Elle chante chez elle, elle chante tout le temps.
Et je suis aussi sûr que s'il faut chanter dans une pizzeria le reste de ses jours, des reprises de jazz ou des trucs comme ça, ça serait la femme la plus heureuse du monde.
[Extrait vidéo de Céline Dion au piano]