Salut Magazine
, 8-15 décembre 1990
Après plusieurs mois loin de l'affiche, décembre 1990 sonne le retour de Jean-Jacques Goldman. Parle-moi de tout ce temps.
En fait, il ne s'est pas passé tant de temps que cela car la tournée s'est terminée en août 89, et je suis immédiatement reparti sur celle des Enfoirés. Donc, entre les répétitions, les concerts, puis l'album qu'il a fallu mixer, superviser, et pour finir un peu de promotion, ça nous a mené, en gros, à décembre 89. De janvier à octobre 1990, j'ai préparé le nouvel album. Je l'ai enregistré à partir du mois d'avril.
Quelle a été la motivation pour cette tournée des Enfoirés ?
Franchement, j'en avait un peu marre de tourner (cela faisait 18 mois) mais je trouvais l'idée assez bonne et j'aimais bien les gens qui y participaient.
Excitant de chanter ensemble, de reprendre en duo les chansons des autres ?
Oui et puis c'était vraiment original de partir en tournée à cinq.
C'était une bande de cinq joyeux drilles : Véronique Sanson, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Michel Sardou et Jean-Jacques Goldman ?
C'était très sympa, mais tu as raison on est des grands garçons maintenant, alors l'esprit bande...
Tu renouvelleras l'expérience ?
Je ne suis pas tellement pour refaire ce qui a été. Je suis sûr qu'on peut trouver encore d'autres idées. Il faut essayer de faire preuve d'originalité dans ce genre d'événements.
Lorsqu'en janvier tu t'es mis à ton album, les chansons étaient déjà écrites ?
En quelque sorte. J'avais une douzaine de pistes, donc il a fallu s'enfermer, les faire aboutir une à une et ensuite les enregistrer.
Tu travailles toujours chez toi ?
Pas vraiment. Mais j'ai un endroit à moi, où je peux m'isoler pour travailler. Parfois je pars pour écrire les textes.
Le concept de ce disque est nouveau puisque Jean-Jacques Goldman chanteur, laisse la place au trio Fredericks-Goldman-Jones.
Oui. Le fait d'avoir chanté sur scène avec eux m'a influencé pour écrire de cette façon là, pour plusieurs chanteurs. Dans les chansons, on se répond, on chante ensemble. C'est une chose qui m'a redonné envie. J'ai eu l'impression de faire quelque chose de nouveau. Quant à l'album il aurait pu s'appeler « Voix et guitares » parce que ces deux éléments sont les plus travaillés, les plus présents. Les voix, les choeurs, les guitares.... C'est ce que j'ai toujours préféré...
Présente-nous tes partenaires.
Carole Fredericks est une Américaine dont les capacités vocales sont incroyables. Elle nous a rejoint sur scène en 1986, puis sur disque. Peu à peu j'ai découvert la show-woman, l'actrice.... le personnage. Michael Jones est anglais. Il est né une guitare à la main, et depuis Taï Phong, où on s'est rencontrés, on n'a pas cessé d'être complices sur scène, sur disque et dans la vie. Pour moi, c'est un grand guitariste et une grande voix.
Au delà du plaisir de chanter à trois, tu n'as pas été guidé par un ras le bol d'être devant, d'être monté en épingle par les médias...
Je ne peux pas dire que ces choses-là me pesaient vraiment ou m'empêchaient de vivre comme je le souhaitais. Simplement, après avoir échangé sur scène, je ne me voyais pas recommencer mon énième album tout seul.
La scène est, j'imagine, la suite logique de cette aventure vinylique.
Bien sûr. D'ailleurs, on est déjà en train de travailler dessus. En ce qui concerne Paris, on essaie de trouver un endroit en plein air, qui ne soit pas immense donc qui n'existe pas... ! On aimerait retrouver l'ambiance des arènes où on joue en été à Fréjus, Nîmes, Orange...
Des tas de choses se sont passées cette année sur le plan musical. Il y a eu entre autres, l'arrivée de Roch Voisine, l'explosion de Patrick Bruel, la confirmation d'Elsa, Vanessa Paradis, Mylène Farmer... Tu as suivi cela de très près ?
Bien sûr, c'est comme tout. Il y a aussi des personnes qui m'intéressent et d'autres moins. Je crois qu'il y a surtout deux choses qui m'ont touchées mais qui ne sont pas franchement nouvelles : c'est Phillipe Lafontaine que je trouve très étonnant et la confirmation de la voix de Maurane, prodige à mon avis. Chacun a des qualités et mérite ce qui lui arrive.
On a l'impression que les choses se réveillent du côté variétés ?
Absolument. Globalement, je trouve bien ce qui se passe et les surprises de cette nouvelle génération sont plutôt positives.
Quelle est ta réaction face au courant du rap ?
Je n'y suis pas très sensible.
A la House ?
Ça a beaucoup apporté sur le plan rythmique programmation....
Tu as vu des concerts récemment ?
J'ai presque tout vu. Je vais voir tout ce que je peux.
La légende raconte que tu te glisses dans la foule avec un chapeau ou une casquette et des moustaches. Est-ce vrai ?
Non ! J'attends juste que les lumières s'éteignent.
Le premier single extrait de l'album est un titre lent, intimiste. Il reprend un thème qui revient souvent, souvent dans tes chansons : la nuit.
Oui, je ne l'ai pas inventé ce thème là... Je ne crois pas qu'il y a pas un seul artiste qui ne parle pas de la nuit dans une de ses chansons. Personnellement, j'ai une tendance à vivre ainsi. J'écris la nuit, je me réveille la nuit. Je suis plus opérationnel à partir de minuit...
On a dit que les années 80 étaient les années Goldman. On a parlé de « génération Goldman ». Les années 90 le seront-elles aussi ?
Je crois qu'il y a une question d'âge quand même. Les années 90 ne seront pas « les années Léo Ferré » par exemple. Si on dit ça, c'était en terme de succès, mais aussi d'identification. Et ça c'est incontrôlable, ça passe. Je ne pense pas que quelqu'un de 15 ans puisse s'identifier à quelqu'un qui en a 40... comme moi.
Peut-être aussi parce que les mots, les messages collaient à une génération...
Il n'y a jamais vraiment eu de messages, de discours dans mes chansons. Je crois que c'était plutôt une attitude, une façon de penser qui a correspondu à ce que ressentaient certains à ce moment là. Et ça ne peut pas durer éternellement.
A l'approche de la quarantaine, tu as toujours la même envie, la même pêche par rapport à ce métier ?
Je n'ai jamais eu une grande pêche et une grande envie par rapport à ce métier....
C'est le hasard qui t'y a mené ?
Un peu, oui. Je n'ai jamais été un forcené du succès et de la réussite. J'ai toujours apprécié énormément mais ça n'a jamais vraiment été très essentiel.
A partir du moment où ça a marché, tu t'es quand même mis à fond dedans.
A fond... ? J'en ai fait beaucoup moins que la majorité, non ? J'ai peut-être fait plus de musique, mais pour tout ce qui est métier, « service après vente », je ne peux pas dire que je me sois foulé... dans l'ensemble.
Au bout de six albums, as-tu peur de te répéter ?
Evidemment, le problème se pose plus aujourd'hui. J'ai écrit soixante chansons et inévitablement j'ai plus le risque de me répéter, de me plagier. C'est un danger.
Tu es un créateur studieux, scolaire ?
Oui, sûrement. En général, je suis plutôt plus sérieux que les autres. Je ne sais pas comment ils travaillent mais j'ai l'impression d'y passer plus de temps. C'est peut-être parce que je suis plus lent, et que je ne suis pas du tout un improvisateur.
Peux-tu chiffrer le temps pour faire une chanson ?
Ça dépend. Il y a des chansons comme « Je marche seul », par exemple qui ont pris dix formes différentes, d'autres refrains... Donc j'ai mis beaucoup de temps à les bâtir, plusieurs mois. Il y en a d'autres comme « Comme toi » ou « Nuit » qui viennent en deux heures ou une nuit. Ensuite, il y a juste une semaine, quinze jours de travail dessus, pour rectifier la tonalité, trouver le bon tempo, les arrangements. Mais en gros au bout d'une nuit, la chanson est presque intacte. Ça dépend beaucoup des chansons.
Tout le monde attend le retour de Goldman. Il y a une curiosité autour de toi...
S'ils m'attendent seul, ils vont être déçus là....
Au bout de la sixième fois, une sortie d'album t'angoisse ou bien c'est la routine ?
Pour moi, arrivé à la sortie du disque, c'est fini. Tout ce que j'avais à vivre sur cet album est passé. Donc là, il sort, c'est bien mais à la limite, je ne me sens plus tellement concerné. Je l'ai été terriblement ces douze derniers mois. J'ai été inquiet, enthousiaste, déprimé. J'ai vécu toutes les phases, toutes les émotions, mais maintenant je sais que j'ai fait du mieux que je pouvais, donc pour moi c'est fini. Je vais reprendre du poids !
Quand même, ça te ferait mal qu'il ne plaise pas ?
Franchement, non !
S'il ne se vendait pas, ça pourrait te faire arrêter ?
Non, mais de toute façon, c'est tout à fait possible, tu sais, je suis allé voir mon chanteur préféré il y a trois semaines à Paris : Bruce Hornsby. Il a été couronné meilleur arrangeur cette année aux USA. Je l'ai revu 15 jours après, pianiste de Grateful Dead, un des plus grands groupes U.S. Il va produire le prochain Dylan. C'est vraiment un mec immense, pourtant ce concert, un des plus beaux que j'ai vu, s'est joué devant 50 personnes et l'album que j'écoute sans arrêt, a dû se vendre à 44 exemplaires. J'ai vu des concerts nuls avec 150 000 personnes, en play-back même ! Là, je viens de lire que Milli Vanilli ont vendu 7 millions d'albums sur lesquels ils n'avaient jamais chanté etc... Bref, le fait d'avoir du succès est une chose très très agréable mais qui ne peut pas intervenir dans une démarche artistique.
Au delà de l'aspect artistique, il y a ta sensibilité propre ?
Je le vivrai de la même façon que j'ai vécu le succès, c'est-à-dire avec détachement. Je crois d'ailleurs que je suis mieux armé pour l'insuccès que pour le succès.
As-tu des chansons fétiches dans ton répertoire ?
Non, je ne sais pas. Il y a des chansons que je n'ai pas réécoutées depuis 5 ou 6 ans, que j'ai presque oubliées comme « Si tu m'emmènes », « Je chante pour ça », « Jeanine médicament blues ». Comme ça sur l'instant, je te citerais « Je te donne » et « Il suffira d'un signe ».
Avec quel état d'esprit abordes-tu ce retour, serein ?
Tu sais, je n'ai jamais été très angoissé, du genre « est-ce que ça marche », « m'aime-t-on encore », j'ai toujours pris ce qui m'arrivait avec de la surprise et du plaisir. Sans se gâcher les choses, je ne suis pas de ceux qui se prennent la tête en disant : « je suis numéro un, quel horreur ! ». Je suis surtout content de voir qu'il y en a d'autres qui vont prendre la relève. J'ai l'impression d'être un peu mieux à ma place, à côté des gens de mon âge qui font leur métier sérieusement, tranquillement, avec envie, plutôt qu'être un phénomène de « génération Goldman » un peu ridicule. Ces clichés m'ont gêné alors que je suis plutôt soulagé que ça se termine.
Constant, ce métier ne semble pas t'avoir changé ?
Si, je crois que oui. Tout le monde change et on ne peut pas vivre ce que j'ai vécu pendant dix ans et en sortir indemne. Au bout de ce chemin on n'est pas pareil. Mais de toute façon on ne choisit pas...
C'est une question de destin ?
En tout cas, ça a été plutôt le choix des autres, plutôt que le mien. On peut dire qu'on a choisi d'être vétérinaire en bossant, en passant le concours, mais personne ne choisit un jour d'être « chanteur célèbre ». On est choisi, on ne peut que constater.
Beaucoup de chanteurs en rêvent pourtant...
Beaucoup, mais pas moi... La vie est injuste... très injuste !