Jean-Jacques Goldman nous la joue Hard

Jean-Jacques Goldman nous la joue Hard

Hard Force n°32, juin / juillet / août 1990 , juin 1990

Hard Force : Quelle fut ta réaction lorsque tu as appris qu'un magazine de hard te demandait en Interview ?

Jean-Jacques Goldman : Je me suis dit que la presse rock française avait des problèmes de vente [rires]. Blague à part, cela m'a fait plaisir car le hard est certainement plus qu'une musique, c'est une famille constituée de codes, d'une façon de s'habiller, un véritable signe de ralliement. Et puis, par les temps qui courent, les gens sont de plus en plus éclectiques ; il suffit de prendre le groupe Niagara et son nouvel album pour s'en trouver convaincu.

Hard Force : Parlons un peu de ta carrière, de ta culture musicale et de tes influences.

Jean-Jacques Goldman : En 1965, je jouais dans des bals rock de la musique de cette époque et ce, jusqu'en 1975 où nous avons monté Taï Phong. Durant toute cette période de bals, nous jouions des standards de Deep Purple, Mountain et Cactus. Avec Taï Phong, nous sommes entrés dans une phase, je dirais, moins nombriliste. C'était la grande période des Gentle Giant, Yes et autres Genesis.

Hard Force : Te considères-tu comme un musicien de rock ou comme un chanteur de variété ?

Jean-Jacques Goldman : Je crois qu'il n'y a pas de réponse. C'est un problème auquel j'ai été confronté sur le premier album en particulier qui est, à mon avis, inaudible. Je me suis heurté de plein fouet à la langue française. Sur le plan musical, le rock est une musique qui se crie - on peut citer comme contre-exemple Jim Morisson qui pouvait se permettre de simplement parler - et la langue française est difficile à crier, tout du moins, je n'y parviens pas. A partir de ce moment-là, je crois qu'il n'est pas possible de se revendiquer rock, même sur une chanson comme "Il suffira d'un signe". Sur tout le premier album, je hurle et je ne peux pas l'écouter. Bref, ou on chante en français, ou on fait du rock. C'est horrible ce que je dis et c'est probablement faux car il existe certainement des contre-exemples. Si on prend la Mano Negra ou les Rita Mitsouko, on ressent cette occultation des mots et du sens en chantant dans toutes les langues pour les uns ou en ayant un phrasé pas forcément compréhensible pour les autres

Hard Force : Es-tu parvenu à cerner ton auditoire ? On dit que tes concerts regroupent souvent des amateurs de musique aux goûts très éclectiques, voire même des fans de hard...

Jean-Jacques Goldman : On ne peut pas nier qu'au temps du premier album, et de manière incompréhensible, ce sont surtout des filles de 12 à 15 ans qui constituaient le gros de mon public. Pourquoi ? Cela reste un mystère pour moi. Par la suite, ce public s'est élargi et se définirait aujourd'hui comme le "grand public", pas branché du tout, familial. Un public populaire.

Hard Force : Ne crois-tu pas que ce premier public fut le résultat d'une politique de promotion autour de Jean-Jacques Goldman, de son look ou de son non-look, bien avant de songer aux questions artistiques ?

Jean-Jacques Goldman : Il faut dire qu'il n'y a pas eu d'attitude préconçue de la part de la maison de disques. Mon album est sorti en même temps que deux ou trois autres artistes genre Gisor, Capdevielle ou Trust, et il ne semblait pas être du tout un objectif pour CBS. J'ai alors commencé à passer en télé et en radio et j'ai connu un succès de jeunes filles.

Hard Force : Comment as-tu ressenti justement cette assimilation à une image que tu ne voulais peut-être pas ?

Jean-Jacques Goldman : Ah, je ne suis pas d'accord ! Le mythe pour moi, c'était les petites filles hurlantes des Beatles ou d'Elvis. Alors, je n'avais pas à être déçu de quoi que ce soit. J'ai beaucoup de respect pour les filles de 12 à 15 ans, je les trouve vraiment malines, avec beaucoup d'humour et de distance.

Hard Force : As-tu tiré des enseignements particuliers de ton expérience dans le métier ?

Jean-Jacques Goldman : Oui, absolument. A mon avis, le show business, c'est le show-business. C'est le business du show, c'est-à-dire constitué de vendeurs. S'il faut vendre lglesias une année, ils vendront Iglesias ; s'il faut vendre Mano Negra une autre année, ils vendront la Mano Negra. Ils n'en ont rien à foutre. Les gens qui disent que ces vendeurs préfèrent sortir de la variété qu'autre chose se trompent. Le show-business est tellement show-business que s'il faut vendre la punkitude la plus destroy du monde, il le vendra. Il n'existe aucune donnée morale. Lorsqu'un groupe de rock dit : "le show-business ne veut pas de nous", il lui donne une capacité que le business n'a pas. Quand on dit "il faut vendre Scorpions", les vendeurs vendent du Scorpions. Et ils vendront tout ce que les gens veulent.

Hard Force : Ou ne veulent pas...

Jean-Jacques Goldman : Je ne sais même pas s'ils ont cette notion. On les voit souvent comme des gens calculateurs, mais je crois qu'ils ne sont même pas ça.

Hard Force : Juste de bons représentants...

Jean-Jacques Goldman : Même pas bons. Il suffit de considérer que le business est constitué de gens qui placent des disques dans des magasins.

Hard Force : As-tu pris des distances par rapport à ce milieu ou es-tu vraiment ce personnage introverti, timide, que l'on aurait pu percevoir ces dernières années ?

Jean-Jacques Goldman : Je crois que cela fait partie d'une attitude générale. Je ne peux pas dire que ce soit un milieu qui me fascine. J'ai rencontré des gens très sympas là-dedans comme dans tous les milieux. Il y a des cons et des mauvais, et puis il existe des gens passionnés qui aiment beaucoup la musique. Je fréquente un circuit de musiciens avec lesquels je travaille et que j'ai beaucoup de plaisir à rencontrer.

Hard Force : Tu as pourtant participé à des opérations plus "grand public" façon "Resto du cœur". Est-ce une récupération commerciale ou une pure décision personnelle ?

Jean-Jacques Goldman : C'est uniquement personnel. L'intérêt de ma maison de disques n'est pas du tout que je sorte un 45 tours "Resto du cœur" chez une autre compagnie sans toucher de droits. Son intérêt n'est pas non plus de me voir participer à un album d'un artiste de Phonogram alors que je suis chez CBS. L'intérêt du tourneur de Halliday n'était pas qu'il fasse la tournée "Resto du cœur" et il l'a faite envers et contre tous. Ce sont des trucs personnels.

Hard Force : Comment te situes-tu par rapport au Top 50 ? Ce classement semble être l'expression de la gloire pour un musicien jeune ou confirmé et simultanément l'une des pires hontes françaises du business.

Jean-Jacques Goldman : Il faut se rendre compte que le Top 50 a fait basculer les choses vers 79/80. Ça a nettoyé. Beaucoup d'artistes qui étaient là depuis 10-15-20 ans, qui ne correspondaient plus à grand-chose par rapport au public, qui continuaient jusqu'alors à se maintenir grâce à des hit­-parades bidons, des radios ou par relation. En 80/81 sont apparus les Chagrin d’amour, Blanchard, Pastor, Chedid ; le Top 50 nous a permis de nous faire entendre et nous a mis en relation avec le public. Nous sommes tous arrivés un petit peu grâce à ce Top 50 et aux radios. Je ne veux pas citer de nom, mais beaucoup de gens à statut ont dégagé.

Hard Force : Le Top 50 est une motivation profonde pour toi ?

Jean-Jacques Goldman : En France, c'est un petit peu plus complexe qu'aux Etats-Unis avec le Billboard. On peut être dans le Top 50 et être un homme mort. Certains titres peuvent être des cartons énormes et que l'on ne te pardonnera jamais. Je trouve cela très très bien. Certains classements dans le Top 50 sont des actes de décès. Ceci dit, je ne crache pas dessus. Il s'agit d'une forme de reconnaissance réelle du public. Il a mis 20 balles dans ton 45 t. C'est un acte plus significatif que de mettre peut-être un bulletin de vote dans une urne, parce que ça, c'est gratuit ! [rires] Cela dit, si l'on garde systématiquement une attitude Top 50, on n’y arrive pas. C'est une sanction. Maintenant, une fois que j'ai dit tout à l'heure que c'était un bien, je dois admettre qu'actuellement, c'est un drame. Les radios sont liées à ça et sur le plan de la programmation, c'est une catastrophe : elles programment voire sur-programment ce qui est classé et ne recherchent pas à diffuser de la nouveauté. C'est dramatique.

Hard Force : On pourrait également parler de l'absence du vrai rock dans le Top 50...

Jean-Jacques Goldman : C'est la marque d'un phénomène spécifique à la France. Ce qui est rock, et particulièrement rock FM, a toujours eu beaucoup de mal. Prenons Foreigner ou Journey, ces groupes ont marché dans toute l'Europe sauf ici.

Hard Force : Est-ce le résultat d'une politique particulière, d'un refus d'accepter ce qui vient d'ailleurs. La France serait-elle un bastion anti-rock ?

Jean-Jacques Goldman : Je ne crois pas que ce soit cela. Je ne vois pas du tout l'intérêt des maisons de disques ou du business d'interdire plutôt Foreigner pour sponsoriser Jimmy Somerville. Ils font ce qu'ils peuvent sur les deux et les Français choisissent.

La demande du public semble porter davantage sur les Musclés ou des titres tel "Viens boire un petit coup à la maison".

Les gens achètent ça de façon utilitaire. On ne peut pas écouter Sting toute la journée. Quand il y a un mariage et qu'elles ont un petit coup dans le nez, certaines personnes sont contentes de pouvoir compter là-dessus. Il ne faut pas tout mélanger. C'est un peu comme si tu comparais le tirage d'un catalogue de la Redoute avec un roman de Le Cleziot. Il y a des choses que tu consultes de manière utilitaire et d'autres qui t'émeuvent. Elles ne sont pas à considérer sur le même plan. Ce n'est pas la même chose, le même métier, la même utilité.

Hard Force : Revenons un peu au hard. On dirait que cela te démange d'aborder le style d'une manière ou d'une autre (rifts plus rock, images de guitaristes hard dans ton clip, collaboration avec Nono de Trust) ...

Jean-Jacques Goldman : On ne peut pas dire que quelque chose me démange. Il existe certainement des morceaux que je n'ai pas faits à cause de la langue française, et également parce que je ne les crois pas compatibles avec ma façon de chanter. Bernie, par exemple, réussit des choses et met une conviction que je ne pourrais certainement pas avoir.

Hard Force : Tu es moins engagé même si tu essaies de lancer certains messages.

Jean-Jacques Goldman : Je n'essaie pas de convaincre les gens. Je ne suis pas tellement d'accord avec ça, d'ailleurs. Certains essaient de convaincre ou de faire connaître leur façon de penser ; ce n'est pas du tout mon cas. Je serais plutôt partisan d'une façon de digresser sur quelque chose ou de proposer. Après, les gens prennent ou non.

Hard Force : Tu as utilisé des images de guitaristes de hard dans ton clip "Avec une guitare j'ai peur de rien".

Jean-Jacques Goldman : C'était le meilleur moyen d'illustrer ce titre. D'autre part, j'ai collaboré avec Nono en 82/83. Maintenant, il n'y a pas un titre de variété qui n'emploie un chorus de guitare hard, à la Van Halen ou autre. Cela devient une récupération de ce style.

Hard Force : Ta collaboration avec Nono remonte à quand ?

Jean-Jacques Goldman : Je l'ai rencontré dans les couloirs de CBS à l'époque où il était dans Trust.

Hard Force : Le fait de jouer sur scène te pousse-il à être encore plus rock ?

Jean-Jacques Goldman : Oui, absolument. Mais le mot rock me gêne beaucoup. Je ne l'emploierai jamais en ce qui me concerne. Maintenant, je crois que le rock est bien plus une attitude qu'une idée de musique. Dans ce sens-là, je ne pense pas avoir une attitude rock. Disons alors plus "dure" dans le cadre de la scène. C'est vrai, parce que d'abord, il n'y a pas de machine et cela influe énormément sur le son.

Hard Force : Tu as débuté cette interview en me donnant une définition personnelle du hard.

Jean-Jacques Goldman : Je pense que c'est une musique mais c'est bien davantage aussi. Il existe une connivence entre les gens qui dépasse la musique.

Hard Force : Quelle est ton attitude face à ce public et ces musiciens qui, souvent, privilégient le look ou l'attitude au détriment de la musique ?

Jean-Jacques Goldman : Dans le cas de la "secte" hard rock, on sent que la musique prime avant tout. On sent que tous les gens qui viennent dans une salle de concert ressentent violemment le plaisir de cette musique-là. Ce n'est pas pareil pour d'autres genres de sectes comme pour celle qui suit des groupes tel Cure. C'est un autre genre de secte, mais on peut penser que le look passe d'abord et que, quelle que soit la musique, c'est un petit peu une musique de fond. Ce qui importe, c'est la reconnaissance entre eux. Peut-être que je me trompe. Dans le cas du hard rock, il existe un vrai plaisir, une vraie jouissance de cette musique que je comprends très bien parce que je la ressens énormément. Maintenant, lorsque je vois ces groupes américains qui ont tous le même pantalon, tous la même coupe de cheveux shampouinés, je trouve que cela devient absolument ridicule. Ça, c'est spécialement américain, mais la plupart des choses qui viennent d'Amérique est ridicule.

Hard Force : Quels groupes de hard t'ont marqué récemment ?

Jean-Jacques Goldman : Ces derniers temps... Je ne suis pas tellement la nouvelle génération de groupes. Cela dit, quand j'écoute Metallica ou Def Leppard, je ne trouve pas ça mieux que ceux de base que j'écoutais énormément à l'époque comme Mountain, Deep Purple, puis AC/DC. AC/DC est certainement le dernier groupe de hard qui m'ait impressionné. Quand j'écoute Guns n’ Roses, je me demande bien ce qu'ils peuvent apporter de plus que les groupes des années 70.

Hard Force : Justement, il y a un retour évident à ce style et cette époque.

Jean-Jacques Goldman : Oui, mais le problème, c'est que j'ai connu les années 70. Black Sabbath et tous ces trucs-là, j'en reste à ces valeurs.

Hard Force : Beaucoup de gens pensent que l'avenir du hard et du rock réside dans le mélange des styles. On voit apparaître des groupes de hard funk ; Niagara va panacher les deux styles sur son album. Ton point de vue sur la question...

Jean-Jacques Goldman : Je n'en sais rien. Ce qui est clair, c'est qu'il existe une récupération de tous les styles sur le plan de la grande variété. Une fois que les punks sont passés, les rythmiques n'ont plus jamais été les mêmes ; une fois que la house­-music est survenue, on aime ou on n’aime pas, elle a fondamentalement bousculé la manière d'envisager les rythmiques, la musique africaine a redéfini la place de la percussion dans la musique actuelle et c'est vrai que les guitaristes de hard ont radicalement changé la façon de jouer de tous les guitaristes. Tout le monde pique à tout le monde.

Hard Force : Pour conclure, aurais-tu un message à l'attention des lecteurs d'Hard Force ?

Jean-Jacques Goldman : Pas un message particulier. Disons que je pense que c'est plus qu'une musique dans laquelle je n'ai pas ma place assurément. Le hard est une chance pour eux de se reconnaître dans une famille dont la sincérité ne fait aucun doute. Je la ressens de temps en temps lorsque je vais aux concerts ou lorsque je mets un casque de moto. Entre amateurs, il se passe quelque chose. Ce monde-là est un univers bien plus sensible qu'on ne le pense.

Infos pratiques
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  • Retranscription : Frédéric Bretones
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