Jean-Jacques Goldman, l’impossible absent

Jean-Jacques Goldman, l’impossible absent

Ciné-Télé-Revue n° 36, 7 septembre 2023 , 7 septembre 2023

La sortie du livre “Goldman” (éditions du Seuil), de l’historien et écrivain Ivan Jablonka, remet sous les projecteurs le chanteur qui s’est retiré sur la pointe des pieds.

La dernière fois qu’on l’a vu chanter, c’était à travers nos smartphones. En plein confinement, filmé avec sa webcam, Jean-Jacques Goldman reprenait son tube de 1987 “Il changeait la vie”, adaptant les paroles au personnel soignant, sur le pont de la pandémie. Un hommage à ceux qui se dévouent aux autres, suivi d’un bref échange sur le sujet avec des lycéens, puis le silence.

Depuis vingt ans, le chanteur, élu artiste préféré des Français (et des Belges) pendant plus d’une décennie, a marché à reculons face aux projecteurs. Plus de concerts, plus d’interviews, plus d’apparitions télé. Depuis 20216, même plus de participation aux “Enfoirés”, après trente ans d’implication. Jean-Jacques Goldman, 72 ans en octobre, vit à Londres sa vie de retraité, enfin quasi, car il a encore composé le dernier single des Trois Cafés Gourmands, “Quand”, l’année dernière. Était-ce le signe de son retour ?

Visiblement non, enfin, pas de cette façon-là. De sa réserve, le musicien est sorti à l’occasion de cette rentrée littéraire. Un ouvrage fait grand bruit, s’arrache en librairie, est abondamment commenté par tous les médias de l’Hexagone, il parle de lui sans qu’il en ait parlé avec son auteur. Et de déplorer dans “Le Canard enchaîné” que “les gens se font duper en achetant ces livres”. “Goldman”, paru au Seuil, a été écrit par un fan mais surtout un professeur d’histoire de la Sorbonne dont la rigueur n’est plus à prouver.

“Quand on sait à quel point il est jaloux de son silence, de son indépendance, c’est quand même un honneur qu’il en sorte pour parler de mon livre. Je ne suis pas surpris par sa réaction parce qu’elle va dans le sens de son retrait depuis vingt ans. C’est comme cela que j’interprète la tristesse dont il parle. En revanche, ce qu’il nous dit par là, c’est ‘oubliez-moi’ et cela n’est pas possible. Il y a Jean-Jacques, qu’il faut laisser tranquille, mais Goldman appartient à ses fans, à la société qui l’a produit. Il est devenu un être d’histoire et on ne peut pas échapper à l’histoire. Goldman est un mythe, une institution”, rétorque Ivan Jablonka, que nous avons interrogé. Son livre, étayé par d'impressionnantes sources, re-parcourt minutieusement la biographie et la carrière de l’artiste, analyse ses tubes, décortique ses thèmes de prédilection, en re-contextualisant dans l’époque.

Car Goldman a incarné ces années 1980 qu’on regarde avec nostalgie. “Pour l’expliquer, il faut analyser les structures socio-économiques de son succès. On ne peut pas se référer uniquement à son talent. Il a bénéficié des années Jack Lang et donc de l’intérêt pour le rock et les musiques populaires. Ensuite, tout un ensemble de transformations audiovisuelles ont rendu Goldman possible : l’popée des radios libres, la création de Canal+ en 1984 et l’avènement du Top50, dont Goldman sera l’un des enfants chéris. Le début des années 1980 voit aussi une autre révolution : la naissance du clip, dont Goldman, assez réservé par rapport aux télés, devient un enfant choyé pour des raisons artistiques et commerciales”, répond Ivan Jablonka.

Goldman s’est aussi inscrit dans le grand élan solidaire qui a traversé cette décennie, celui de la chanson populaire mise au service d’idéaux, de causes. Pour rappel, 1985, l’année du Live Aid, est celle aussi de la chanson pour l'Éthiopie. Et en 1986, il signe l’hymne des Restos du cœur. Son refrain est gravé dans nos mémoires, comme ceux de la plupart de ses tubes, à cause de la force de ses compositions. Il y a un son Goldman comme une puissance des textes rare. “Le premier pilier de la popularité impérissable de Jean-Jacques Goldman est dû au fait qu’il a écrit la playlist de nos vies. À chaque étape de l’existence, il a pour nous une chanson accompagnatrice, et même jusqu’au tombeau. ‘Puisque tu pars’ a été plébiscité comme un symbole du dernier adieu”, analyse Ivan Jablonka.

L’historien synthétise le phénomène en un terme : le Goldmanisme. “Ses fans et ses ennemis lui reconnaissent les mêmes caractéristiques : la fraternité, l’entraide, le souci des petites gens et des humbles, la gratitude pour la France et les institutions républicaines. Il y a chez lui un ensemble de qualités morales : discrétion, humilité, fidélité. Il a toujours voulu défendre un projet commun comme dans ‘Ensemble’. Ce sens du collectif donne à Goldman ce statut de symbole du vivre-ensemble.”

Il est indéniable que sa personnalité a contribué à susciter l’admiration : modestie jamais feinte, se tenant en dehors du bling-bling du showbiz, sans outrance, menant une vie banalement ordinaire. Même en ayant vendu 30 millions de disques, écrit plus de 300 chansons pour lui et des interprètes comme Johnny ou Céline Dion.

Le “cirque médiatique”, comme il le qualifiait, Goldman en est loin, toujours aussi simple alors que sa fortune, dont les chiffres sont secrets, rivalise avec celle des grands patrons. Plusieurs sources évoquent une rente de plus de deux millions d’euros de royalties et des revenus colossaux tirés d’un patrimoine immobilier. Qu’importe, l’héritage Goldman est ailleurs : ses chansons appartiennent à un patrimoine collectif. Sur Spotify, il représente 1,7 million d’auditeurs mensuels. C’est plus que Clara Luciani (1,6 million) et Juliette Armanet (1,4 million), pour donner une idée de l’ampleur. Des cover bands, de salles de spectacles en kermesses locales, maintiennent son répertoire vivant. Le 19 septembre, Michael Jones se produira en Belgique avec son “Héritage Goldman” et c’est quasi sold out.

Absent des radars, il est omniprésent. Ultime preuve : l’engouement autour du livre d’Ivan Jablonka. Le prof d’histoire explique d’ailleurs : “À une époque où tout le monde court après les likes, les followers, du narcissisme des réseaux sociaux, en somme, Goldman est tout le contraire. Son retrait fait de lui quelqu’un de très visible.” À son corps défendant, si on en croit Ivan Jablonka : “Déjà en 1980, il confiait qu’il allait partir sans dire adieu. L’hyper-starification a abouti à une espèce d’usure dont il a été le premier conscient. Mais il y a plus profond. Aujourd’hui, on dirait de lui : c’est un homme blanc, juif, hétéro, on le mettrait dans des cases. Aujourd’hui, ceux qui s’expriment se définissent avec une définition de soi soit sectaire soit victimaire. C’est le contraire de ‘Je te donne’. Goldman, c’est l’universel minoritaire. En 2015, il a senti que ce monde n’est plus pour lui. C’est pour ça qu’il est parti.” Enfin, pas vraiment, et c’est tant mieux.

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Infos pratiques
  • Retranscription : Luc Andries
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