Nos années Goldman

Nos années Goldman

Moustique, Le dossier, 23 août 2023 , 23 août 2023

Jean-Jacques se tait, mais reste populaire et même légendaire. C’est ce phénomène

que le livre d’Ivan Jablonka tente d’expliquer en convoquant un siècle d'histoire, cinquante ans de chansons et deux décennies de silence d’une star qui a voulu redevenir un homme ordinaire.

Ivan Jablonka n'a jamais rencontré Goldman. Mais il est historien, professeur à la Sorbonne de surcroît. “Enquêter dans l’absence” est sa méthode, celle qui a permis Ie bouleversant “Histoire des grande-parenis que je n’ai pas eus”, sur sa famille décimée par la Shoah, ou “Laëtitia ou la fin des hommes”, récit d’un féminicide annoncé, prix Médicis en 2016 et méritoirement adapté à la télévision. Pour cerner le sujet Goldman, il a dépouillé 30 ans de presse. Pour comprendre le “goldmanisme”, il a mené des entretiens avec ses fans et a relu ses chansons selon des guilles sociologiques et politiques. Il a aussi consulté deux dossiers d'instruction, celui du procès de Pierre Goldman, son demi-frère, et celui de l'assassinat de Sirima, co-interptète de “Là-bas”. Goldman dépasse donc l’approche biographique. D y est question d'un artiste “politiquement musicien” et de sa “pensée musicale” pour expliquer comment il a traversé plusieurs générations jusqu'à être depuis vingt ans la personnalité

préférée des Français alors même que son actualité est plate. À part en effet dans Les Enfoirés jusqu'en 2016, il n'est plus apparu sinon aux premières heures du Covid, pour rendre hommage aux infirmières avec “Elles changent la vie”, adaptation de “Il changeait |la vie”.

Pourquoi ce jeune homme rencontrant enfin le succès tente-t-il déjà de s'effacer en 1990 dans le trio Fredericks Goldman Jones ? Et six ans après avoir repris son nom, pourquoi disparaître définitivement ? Comme dans ses derniers livres, Jablonka s'interroge à la première personne parce que c'est d'abord une affaire personnelle. “J’ai toujours connu Goldman. Pourtant, je ne l'ai pas véritablement écouté avant d'être un jeune adulte. Ses questionnements étaient tellement les miens que je ne pouvais pas le reconnaître. J'avais besoin d'éloignement, comme à l'adolescence on a besoin de s'éloigner des modèles familiaux. Un même parcours de la famille juive immigrée, l'engagement dans toutes les

nuances de la gauche, Le questionnement sur la masculinité aussi, Goldman étant alors le seul chanteur à se reconnaître comme un homme faillible et fragile." Ainsi ce livre sur nos années Goldman est aussi un autoportrait. Heureusement parce que le “je” de Jablonka est aussi un “nous”. La trace d'un Goldman capable de parler à chacun et de vendre plus de 30 millions de disques (sans compter les 12 millions de “D'eux”, record francophone obtenu avec Céline Dion). L'examen de cette magie de la pop culture entre intimités et culture de masse est une des parties les plus originales d'un livre qui ne pouvair pas qu'être raisonnable. Il se devait d’être scientifiquement passionné.

Jean-Luc Cambier : Votre livre raconte comment Goldman nous a changés et vous a changé?

Ivan Jablonka : Mes livres visent à comprendre ce qui nous arrive. C’est ma définition de l'histoire : lier ce qui nous vient du passé et ce qui survient dans notre vie. Goldman a ces deux dimensions. Sa famille permet de raconter un siècle puisque son père s'installe à Paris en 1925. Et puis, Goldman est à la fois artiste, hyper-star et arc de triomphe. J'ai voulu comprendre ce qu'il incarne pour les générations qui ont été traversées par sa

musique, ses textes et même son éthique. C'est donc un questionnement sur les années Goldman. C'est aussi une réflexion sur cette pop culture qui est partout dans nos vies au point de nous façonner. Elle est un pacemaker qui fait battre plus fort nos coeurs. À 25 ans, Goldman m'a aidé à devenir celui que je voulais être. Pour d'autres, ce sera une comédie populaire, un morceau de rap ou un récit de science-fiction…

Jean-Luc Cambier : Être un intellectuel et aimer Goldman était une impossibilité dans les années 80. Vous êtes prêt à assumer cette “honte sociale"?

Ivan Jablonka : Pendant plusieurs décennies, Goldman était extrêmement populaire et totalement illégitime. La presse intellectuelle de gauche en particulier l’a attaqué très violemment. Mais on est passé à un modèle culturel omnivore. On peut aimer Victor Hugo et Stephen King, Mozart et Jean-Jacques Goldman. Et il est maintenant tout à fait acceptable

que moi, professeur d’université, j’écrive un livre sur le goldmanisme. J’en montre la naissance à la fin des années 70, puis sa décennie miraculeuse, ensuite le moment où il disparaît peu à peu pour aller vers une omni-absence.

Jean-Luc Cambier : Un parcours qui ressemble à une énigme...

Ivan Jablonka : Goldman a déployé une énergie surhumaine pour obtenir ces trois choses. On touche là une des contradictions qui le rendent émouvant : le rêve d'être une hyper-star et le désir d’anonymat. Le seul qui a eu ce fantasme, c'est un autre Jean-Jacques. Rousseau, l'écrivain le plus lu de son temps, aspirait à une vie obscure dans un petit village près de Genève. Évidemment, ce que j'appellerais Ie “syndrome de Jean-Jacques” est voué à l'échec.

Jean-Luc Cambier : Vous vous appuyez beaucoup sur les textes de ses chansons, que vous reliez à son roman familial mais aussi à l'histoire et au monde des idées…

Ivan Jablonka : Ma méthode est d’essayer de voir en quoi la singularité renvoie à des questionnements collectifs. Par exemple, Goldman chante à toute une génération “On ne sera jamais des standards” (“Je te donne”). Mais il fait des études de commerce, reprend le magasin familial, reste à Montrouge, se marie avec la voisine puis continue une vie tranquille de père de famille loin du showbiz. Le chantre de ceux qui se font tout seuls assume une vie conformiste, Cette contradiction entre le conformisme et le désir de liberté est typique des Juifs de la diaspora : avoir une conscience vibrante de sa singularité et en même temps satisfaire aux réquisitions de l’intégration, soit être modeste et faire profil bas. Beaucoup

de ses chansons renvoient à cette opposition.

Jean-Luc Cambier : Dans ses textes, on découvre l'importance de sa judéité, à laquelle pourtant il ne faisait quasi jamais allusion.

Ivan Jablonka : Prenons deux tubes aux extrémités de sa carrière : “Comme toi” dès son deuxième album en 1982, ce qui est extrêmement courageux de sa part, et “La mémoire d'Abraham” pour Céline Dion en 1995. Difficile de faire plus proche de la culture juive. Bien au-delà de la Shoah, de nombreux aspects de la culture juive sont instillés dans l’art goldmanien : les tensions de la vie en diaspora, la contradiction entre singularité et conformisme et, évidemment, le déracinement. “Long Is The Road”, “Là-bas”, “On ira”, “Puisque tu pars”... Ses grandes chansons partent d'exil. Son génie est d'avoir introduit sa singularité dans la culture mainstream. D'une certaine fagon, chaque chanson raconte l'histoire de son père, ‘le déracinement d’un petit Juif qui quitte Lublin pour arriver en

Bretagne puis à Paris. Mais jamais il n'utilise les mots “judaïsme”, “Shoah”, “nazisme”, ce qui fait que des millions de personnes bien loin de la culture juive ont pu s’emparer de ses textes. Je trouve ça admirable.

Jean-Luc Cambier : Il est aussi capable de reconnaître l'importance du déterminisme dans nos existences (“Né en 17 à Leidenstadt”) et de saluer ceux qui refusent d'en être victimes.…

Ivan Jablonka : “Encore un matin” exprime parfaitement cela. La chanson laisse le choix : matin pour rien ou matin où tout change. Dès lors qu'on a l'énergie, mais aussi un soutien, ce fameux coup de main goldmanien qui vous vient d'autrui, de l'école ou des institutions républicaines, quelque chose se déclenche qui permet de changer le monde. Mais on sent bien qu’on a aussi le choix de ne rien en faire. C'est une liberté que Goldman laisse à tout le monde.

Jean-Luc Cambier : Ses chansons mettent en scène les oubliés, les perdants, les mal-nés. Il s'identifiait à ces blessés de la vie ?

Ivan Jablonka : Je ne fais pas sa psychanalyse, mais il s'en sentait certainement proche. L'impression de faire partie du peuple des petits, de l’armée des simples gens, c’est ce que j'appelle Ie “mab-être goldmanien”. Quand on analyse ses chansons de l'exil, “Là-bas”,

“Puisque tu pars” ou “Brouillard”, on constate que ce mal-être pousse à aller “là-bas’, mot goldmanien par excellence. On part pour changer le monde, mais avant cela, pour changer sa propre vie. Ses premières chansons écrites pour Taï Phong illustrent déjà ce thème. “Melody” parle de partir quand l’aube arrivera. “Going Away” dit exactement la même chose. Cette cohérence thématique va jusqu’à “On ira” et au-delà. Se mettre en route, c’est découvrir un continent libre, l’Amérique dans “Long is The Road”, la France dans Ie clip de “Rouge” qui renvoie au Front Populaire. La terre promise n’est pas Israël. Ce serait un contresens de croire que Goldman a quelque chose de sioniste. Sa terre promise, c'est la démocratie libérale.

Jean-Luc Cambier : Dans ces années 80 qui abandonnaient les théories politiques, des artistes continuaient à transmettre des valeurs sociétales. Jen-Jacques Goldman en est un exemple…

Ivan Jablonka : En effet, il était politiquement musicien, il rejetait les idéologies, “le grand soir, discours et baratin”, comme dit la chanson des Restos du coeur, mais iÌ a défendu une certaine conception de la vie en société. On peut placer les grands chanteurs sur un échiquier politique. Sardou est quasiment à l’extrême droite, Johnny un peu moins. À gauche,

Balavoine est un écorché vif très revendicateur. Brassens, l’anar libertaire, Renaud, le révolté

soixante-huitard… Goldman défendait, lui, les valeurs profondes de la social-démocratie. Par

modestie profonde, il refusait l'idée d'être le porte-parole de quiconque. Il faudrait peut-être trouver un autre terme. Mais il a d'abord été le porte-parole de sa famille, des Juifs immigrés, de tous les immigrés, qu’ils viennent de l'Est, du Sud ou d'ailleurs. À plusieurs reprises, dans ses interviews, on le sent vraiment en colère. Alors je crois quand même qu'il est le port-parole d’une génération.

Jean-Luc Cambier : Aujourd'hui, la musique mainstream est morcelée, parfois excluante et la parole des artistes moins écoutée. La pop ne sert plus de formation politique aux adolescents…

Ivan Jablonka : On n'est plus dans les luttes politiques des années 80, mais on défend des causes dans lesquelles des publics se reconnaissent. Un certain nombre de jeunes femmes chantent la lutte contre le sexisme. ‘Angèle, avec “Balance ton quoi”, est dans une

démarche civique. “Santé” de Stromae et une réflexion sur la cohésion sociale et la manière dont on méprise les métiers invisibles. Je pense d'ailleurs que la pop n'est pas qu'un polaroïd qui fixe une époque. Elle est souvent en avance. Goldman a parlé des identités, de la mémoire, de la masculinité. Mylène Farmer a illustré l'émancipation des femmes et la culture queer. Des thématiques d'aujourd’hui. À chaque période,à chaque musique, son engagement citoyen.

Jean-Luc Cambier : Vous dites même que la pop anime la démocratie…

Ivan Jablonka : Le premier à l’écrire, c'est Edgar Morin au début des années 60 dans deux articles très profonds sur les yéyés et l'intérêt de ce phénomène socio-musical. Il y montre que le rock permet des rassemblements de jeunes, une cohésion et un plaisir d'être ensemble qui s'opposent aux grands-messes nazies. D’un côté Woodstock, des gens

cool, joyeux, respectueux. De l’autre, Nuremberg qui agrège des foules pour susciter des pogroms, de la haine et la guerre. La pop permet ces rassemblements propres à la démocratie libérale et au capitalisme culturel par opposition aux mouvements de masse qui ont ensanglanté le XXe siècle, aussi bien du côté du stalinisme que du nazisme

Jean-Luc Cambier : Dans vos conclusions, vous accordez à Goldman une autorité morale que n'ont pas incarnée d'autres grands comme Cabrel, Souchon, Renaud…

Ivan Jablonka : C'est ça la différence entre une hyper-star et une institution. Des talents immenses, il y en a dans la sphère francophone. mais des artistes qui rajoutent cette épaisseur morale, cette droiture.… Là, Goldman devient complètement unique.

Jean-Luc Cambier : Et comme une récompense suprême, vous Ie sacrez “mensch”…

Ivan Jablonka : “Mensch” est un mot très important dans la culture des Juifs d'Europe de l'Est. C'est une personne bien sur le plan moral, mais qui reste humble. Le grand mensch de la famille, c'était évidemment le père, Albert Goldman, résistant sans jamais s’en être vanté. Jean-Jacques n'a pas voulu être une star ni le chanteur préféré des Français, appellation qui doit lui paraître dérisoire. En revanche, il a voulu que s'accordent oeuvre, éthique et engagement. C'est une bonne définition du mensch.

Jean-Luc Cambier : En 2015, le clip de “Toute la vie”, accusé d'être anti jeunes, crée la polémique et une cassure. L'année suivante, déjà retiré du showbiz, Goldman quitte Les Enfoirés et la France.

Ivan Jablonka : Quelque chose a changé dans beaucoup de démocraties. La cohésion sociale, la solidarité, le sens du bien commun, la social-démocratie qui englobe ces valeurs, n'existent plus. Or Goldman c'était le vivre ensemble. Ce n'est pas un hasard si une de ses

dernières chansons, un canon en plus, s'appelle “Ensemble”. Sa sortie de scène s'explique par la fin du goldmanisme, Et comme un symbole, il part à Londres deux mois avant la mort de Michel Rocard, le seul homme politique qu'il ait soutenu et, un an plus tard, Macron est élu. Entre ces événements, pas de lien de cause à effet, mais ils résument la fin d'un cycle. On ne peut pas mettre d'un côté les hommes politiques et la pop de l’autre. Tout ça fait partie d'une même société et aide à la comprendre.

Jean-Luc Cambier : Le retour de l’auteur de “Entre gris clair et gris foncé” est donc impossible dans notre société du noîr et blanc ?

Ivan Jablonka : Lui si discret, sous l'imaginez courir après les likes sur son compte Instagram ? Aujourd'hui des micro-communautés se plaisent à se haïr les unes les autres et à dénoncer la prétendue majorité oppressive. Rien n'est plus étranger à l'esprit de Goldman. Ce serait comme si Jésus revenait en pleine Inquisition. Il ne reconnaîtrait pas son œuvre.

couverture du Moustique 34

Infos pratiques
  • Auteur : Jean-Luc Cambier
  • Retranscription : Luc Andries
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