Jean-Jacques Goldman, un paradoxe magnifique
DHmag, 9 octobre 2021 , 9 octobre 2021
Jean-Jacques Goldman est un ovni. Ou plutôt une “pmimi”, une personnalité musicale identifiable mais inclassable. Chez lui, tout est à la fois paradoxal et hors norme. Son ego
n'a pas d'équivalent, confie Eric Jean-Jean, l’une des voix de RTL en France et l’auteur de “Goldman, une vie en chansons” (édition Hugo Doc), un ouvrage dans lequel il passe au scanner 60 titres écrits et composés par le prodige de la chanson française. Il le connaît bien pour avoir rencontré le chanteur à maintes reprises. “Ne croyez pas qu'il n’a pas d'ego”, prévient-il. “Au contraire, il est très conscient de ce qu'il est, de son talent, de ce qu’il veut faire et de la réussite dont il a envie. Mais il n'a pas l'ego placé comme tous ces types
qui roulent en voiture de sport, qui aiment être remarqués. Il n’a pas l’ego normal d'un artiste de son niveau.”
Hors norme, il l'est aussi par le nombre de disques qu'il a vendus. Ceux sous son nom, mais aussi ceux qu'il a écrits pour les autres. Dont “D'eux” de Céline Dion, l’album francophone le plus vendu de l'histoire. Et par sa présence sur les ondes. C'est simple, entre le début des années 80 et les années 2000, il est l'artiste le plus diffusé en radio, qu'il s'agisse de ses chansons ou, à nouveau, de celles qu'iÌ a faites pour les autres : Patricia Kaas, Florent Pagny, Johnny, etc.
Son tour de force est d'être omniprésent tout en étant très peu présent physiquement et distant avec tout. À l'heure où Jean-Jacques Goldman va fêter ses 70 ans, et bien que cela fait 20 ans qu'il n’a plus sorti d'album et presque autant qu'il n'a plus donné de concert, il reste, année après année, la personnalité préférée des Français. Un honneur, certes, mais
aussi quelque chose qui ne lui ressemble pas. Car comment comprendre autrement qu'un temps, il a demandé au Journal du Dimanche, qui réalise ce classement annuel, de retirer son nom de la liste des personnalités éligibles ?
Jean-Jacques Goldman, c'est aussi un paradoxe. Une multitude de paradoxes même, devrait-on écrire. S'il a commencé à chanter ses chansons, c'est parce que personne n’en voulait. “Le grand paradoxe de Jean-Jacques Goldman, soutient Éric JeanJean, c’est qu'il n’avait pas envie de devenir une vedette, il avait envie d'écrire des chansons pour les autres. Mais comme personne ne voulait de ce qu'il écrivait, il s'est mis à les écrire pour lui-même. Outre les études qu'il a faites, cela explique aussi pourquoi il a mis du temps avant de devenir ce qu'il est devenu.”
Ils sont nombreux, dans les maisons de disques, à lui avoir claqué la porte au nez. Même Johnny Hallyday. L'anecdote est savoureuse. “Goldman et Johnny se sont rencontrés sur le plateau de Sunday Rock, une émission de RTL”, explique l'animateur de la station. “Jean-Jacques interprète un de ses titres et Johnny déclare qu'il adore le morceau, qu’il aurait bien aimé le chanter. Petit sourire en coin, Goldman s'adresse à Monique Lemarcis, qui est à la tête de Ia programmation musicale de RTL, et lui glisse : ‘il aurait dû parce que je lui ai proposé cette chanson’.” Michel Sardou aussi a décliné l'offre de Jean-Jacques Goldman. Dans la biographie qu'il a consacrée au chanteur, “Le mystère Goldman”, le journaliste Eric Le Bourhis est cash. Il écrit : “Personne ne voulait de lui, le système a voulu le piétiner, c‘était la risée des maisons de disques”.
“Ce qui est génial avec Jean-Jacques Goldman”, ajoute-t-il, “c'est qu'en 1982, quand il arrête de s’occuper du magasin de sport familial qu' il a racheté à ses parents avec son frère Robert, il a déjà vendu un million de disques. C'est une vedette. Il arrête en se disant que même si sa carrière d'interprète ne fonctionne pas, il est désormais assez connu pour
que les gens acceptent ses chansons.”
Le golden boy de la chanson française doit une fière chandelle à RTL. Sans la ténacité de Monique Lemarcis, qui a flashé sur “Il suffira d'un signe”, son destin aurait pu être tout autre. La chanson est extraite du premier album de Goldman, un disque sur lequel il cherche pourtant encore son style. La patronne des variétés de RTL croit dur comme fer à ce morceau. Ele le programme dans le Hit-Parade d'André Torrent, un must à l'époque, et sur l'antenne de RTL. Il y restera 6 mois, le temps de devenir un succès. “Il fallait toute la persévérance de Monique Lemarcis sinon le titre serait passé un peu à la radio avant de
disparaître.”
Et que dire des médias et des critiques qui se sont montrés acerbes, pour ne pas dire assassins à son encontre. Tout y est passé, des “chansons aux propos désuets” à “la voix de castrat endimanché” en passant par le “rocker mou”. L'Événement du Jeudi se lâche : “Jean-Jacques Goldman est vraiment nul ; l'art de faire le plein avec du vide”. Il répondra à ses détracteurs le 20 décembre 1985 en achetant une pleine page dans Libération et France-Soir. Il y a compilé une série d'extraits de ces articles peu élogieux à son égard. Et au milieu, il adresse à son public le message suivant : “Merci d'avoir jugé par vous-mêmes”. Tout est dit.
Rares sont les artistes qui vous diront le contraire : la scène c'est là où tout se passe. C'est la rencontre avec le public. Pour Jean-Jacques Goldman c'est le contraire. Lui, ce qu'il préfère, c'est écrire des chansons, pas les montrer sur scène. S'il rencontre Michael Jones, qui l'accompagnera tout au long de sa carrière en solo, c'est parce que le Gallois a été recruté par Taï Phong pour le remplacer en tournée, parce qu'il ne voulait pas partir sur la route.
Il a d‘ailleurs mis du temps avant de se lancer en concert. “À la fin de son premier album, on lui a proposé de faire une tournée des discothèques, avec sous Ie bras une bande de play-back”, raconte Éric Jean-Jean. “À l’époque, ça renforçait la notoriété auprès de la jeunesse. Même s'il dit avoir le plus grand respect pour ce type de spectacle, il ne se sent
pas de le faire. Il explique qu'il montera sur scène quand il jugera être prêt pour le faire et s‘accompagnera de vrais musiciens pour proposer un vrai concert.” Il faudra attendre le deuxième album pour qu'il passe à l'acte. “Et encore”, souligne l’animateur de RTL. “Sur les dix premières dates, il s’entoure de requins de studio mais se rend compte que ça ne le fait pas du tout. Il finit par rappeler ses copains, parmi lesquels figure Michael Jones. C'est là qu'il comprend qu'en tournée, ce ne sont pas les meilleurs musiciens qui font la différence mais le fait de pouvoir vivre H24 avec ceux-ci.”
Pour finir, il y a ce qu'Éric Jean-Jean appelle “la grande histoire de Goldman”. C'est-à-dire le fait d'avoir tout fait pour être numéro un mais de ne pas avoir aimé être une star. “Jean-Jacques Goldman est un paradoxe magnifique. Être le premier, il y est parvenu. En revanche, il n'a pas réussi à ne pas être une grande vedette, car il en est une. Et depuis, il n’a eu de cesse que de tenter de retrouver l‘anonymat. Je crois qu’il n'est pas loin d'avoir réussi. Il a fui ce qu'il n'aimait pas, c'est-ä-dire la célébrité. Il avait envie de calme, d’une vie de famille. Lors d'une de mes dernières interviews avec lui, pour la promotion du live “Un
tour ensemble”, il m'a dit qu'il voulait être avec sa femme, ne pas passer un an loin de chez lui, rester à la maison.” Il y a eu la fin des tournées, dont on sait désormais qu'elles ne reprendront jamais (il y a quelques jours, il a fait savoir qu'il ne s'en sentait plus capable), Ie fait de ne plus écrire que pour les autres et “l’exil” à Londres.
“Il a 53 ans quand il fait son dernier concert, C'est un homme mature mais encore jeune quand il décide de changer de vie." Éric Jean-Jean y voit la conclusion logique d'un processus créatif. “Lorsqu'il a la trentaine, dans les années 80, ses chansons collent à son époque. Jusqu'à l'album ‘Entre gris clair et gris foncé’, il est un chroniqueur de son temps, à la façon d'un Bob Dylan. ‘La vie par procuration’ évoque la solitude des grandes villes, ‘Elle a fait un bébé toute seule’ la libération de la femme qui n'a pas besoin un homme et cette société patriarcale qui tombe en miettes. Dans les années 90, alors qu'il a la quarantaine, il prend de la hauteur et propose des chansons plus universelles. ‘Né en 17 à Leidenstadt' est
un cours de philo sur le thème de l'empathie. Qu'est-ce que j'aurais fait, moi, si j'avais été à leur place en 1917, dans cette Allemagne humiliée ? Est-ce que j'aurais été en colère à 16 ans, lorsque Hitler est arrivé au pouvoir ? Est-ce que je me serais fait embobiner par les nazis ? Il devient un sage. ll a des points de vue mais il ne juge pas. À partir de ‘En passant’ (1998), il commence à parler de lui et il se dit qu'il est temps d'arrêter.”
