"Là-bas", une chanson au destin tragique
50' Inside, TF1, 2 février 2019 , 2 février 2019
Nikos Aliagas : C’est l’un des plus grands succès de Jean-Jacques Goldman, l’un de ses rares duos mais aussi, l’une de ses blessures les plus intimes, “Là-bas”, une chanson de Jean-Jacques Goldman interprétée avec Sirima. C’était une jeune chanteuse découverte dans le métro et qui fut assassinée deux ans plus tard par son compagnon. C’est un drame qui a marqué à jamais celui qui est encore cette année l’artiste préféré des français. “Là-bas”, une chanson au destin tragique, c’est une story de Pauline Bazzato. ( PAS SURE D’AVOIR BIEN ENTENDU LE NOM)
[voix off] Il y a trente ans, Jean-Jacques Goldman sortait l’un de ses plus grands tubes, le titre “Là-bas”, vendu à près de 600 000 exemplaires.
Elodie Suigo (journaliste France Info) : La chanson quand elle sort, elle va rester à peu près 21 semaines en tête des hits.
[voix off] “Là-bas”, c’est aussi un duo inattendu entre Jean-Jacques Goldman et Sirima, une jeune artiste découverte dans le métro parisien.
Alexandre Fiévée (biographe et auteur “Jean-Jacques Goldman : Sur ses traces” éditions Gründ) : C’est l’histoire d’une rencontre improbable entre le champion du Top 50 des années 80, et une jeune chanteuse inconnue.
[voix off] Mais la jeune femme n’aura pas le temps de profiter de ce succès, assassinée en pleine gloire, deux ans seulement après la sortie du titre.
Bernard Schmitt (réalisateur du clip et ami de Jean-Jacques Goldman) : Je suis persuadé qu’elle serait une grande chanteuse aujourd’hui, mais voilà, le sort en a voulu un peu autrement.
Bénédicte Lesage (productrice du clip et amie de Sirima) : Sirima pour moi, c’est un peu une étoile filante, elle a apporté je pense cette grâce à ce titre, et puis elle a filé trop vite.
[voix off] Comment ce titre a-t-il à jamais marqué la carrière de Jean-Jacques Goldman, pourquoi cette belle aventure s’est-elle terminée en fait divers, voici l’histoire d’un succès au destin tragique.
Tout commence en 1986. À l’époque, Jean-Jacques Goldman est au sommet de sa carrière. Le chanteur vient de signer l’hymne des Restos du Cœur, et Johnny Hallyday l’a appelé pour écrire son dernier album.
Elodie Suigo : Il est très connu, il a vraiment de l’influence, il est déjà dans les petits papiers, on l’appelle déjà le patron hein quand même dans le milieu.
[voix off] Et quand Jean-Jacques Goldman interprète ses propres textes, cela donne encore un tube.
À la même période, dans le métro parisien, une jeune femme reprend les succès du moment avec sa guitare. Sur ces images exclusives, elle a 22 ans, elle s’appelle Sirima.
Sirima : J’ai vécu au Sri Lanka très petite, ensuite j’étais en Angleterre, et je chantais avec mes sœurs, mes frères tout ça, et je suis arrivée à Paris pour être fille au pair, pour apprendre la langue, et en même temps que je fais ça, pour être très bref, j’ai descendu dans le métro, parce qu’il y avait des amis autour de moi qui faisaient ça, et j’ai commencé à chanter dans le métro devant un public.
[voix off] Son destin bascule quand Philippe Delettrez la repère. Au milieu des voyageurs et de quelques spectateurs, le producteur et saxophoniste est hypnotisé par Sirima.
Philippe Delettrez (saxophoniste et producteur) : Elle était là avec sa guitare, son p’tit ampli, chantant devant des centaines de personnes, et j’étais assez impressionné en fait par sa voix et par sa personnalité. Par exemple, elle attirait beaucoup l’attention avec la chanson de Laurent Voulzy qui était un succès à ce moment-là, “Belle Ile en Mer”. J’me suis approché, et puis je lui ai proposé de prendre un café, nous nous sommes rencontrés, elle m’a parlé de sa vie, de ses rêves, et on a décidé d’écrire des chansons ensemble.
[voix off] Ensemble, ils enregistrent une maquette qui va se révéler déterminante. De son côté, Jean-Jacques Goldman réfléchit aux titres qui composeront son prochain album. Nous sommes en 1987, à la veille de l’élection présidentielle. Le chanteur s’inquiète de l’actualité politique qui agite le pays.
Elodie Suigo : Il y a une montée de l’extrême droite, il a envie de dire attention quoi, là il faut agiter le drapeau mais le bon drapeau, le drapeau du vivre ensemble.
Bernard Schmitt : Jean-Jacques a toujours été un chanteur concerné, il suivait beaucoup l’actualité et c’était une des mines dans lesquelles il allait creuser pour avoir de l’inspiration quoi.
[voix off] Jean-Jacques Goldman écrit “Là-bas”, un titre engagé sur l’exil et l’immigration. Il l’écrit comme un dialogue et en fait naturellement un duo.
Bénédicte Lesage : Là-bas”, ça parle d’un couple très amoureux dans un pays pauvre, et où l’homme décide de partir pour une vie meilleure, et il laisse sa femme.
[voix off] Jean-Jacques Goldman doit maintenant trouver la voix féminine qui partagera sa chanson.
Marc Lumbroso (producteur de Jean-Jacques Goldman) : Il avait demandé à tout le monde autour de lui, si quelqu’un connaissait une fille, il ne voulait pas quelqu’un de connu, pour pas que la chanson soit trop identifiée.
Alexandre Fiévée : Il explique notamment qu’il a écouté un grand nombre de cassettes, de disques et de maquettes, mais qu’il ne parvenait pas à trouver la perle rare.
Philippe Delettrez voit alors en ce duo, une opportunité inespérée de faire connaître sa protégée.
Philippe Delettrez : Je croise Philippe Herpin son saxophoniste, qui me dit bah voilà, il trouve pas. Et moi, j’ai évidemment Sirima à proposer, je lui donne une cassette dans laquelle sont enregistrées toutes les maquettes des chansons que nous faisions ensemble.
[voix off] Jean-Jacques Goldman place beaucoup d’espoir dans l’écoute de cette nouvelle cassette. Le soir même, Philippe Delettrez reçoit un coup de téléphone.
Philippe Delettrez : Jean-Jacques m’appelle, il me dit que je crois que j’ai trouvé en fait exactement ce que je cherche, ça faisait longtemps, et je commençais à désespérer.
[voix off] Quelques jours plus tard, Sirima quitte les couloirs du métro pour se rendre dans un grand studio d’enregistrement parisien, le studio Gang, là où Jean-Jacques Goldman enregistre la majorité de ses titres.
Philippe Delettrez : Sirima est venue volontiers au rendez-vous, c’était très silencieux, il a brisé un peu la glace avec les petites phrases d’usage, et puis, elle a découvert la chanson, elle est restée muette.
Bénédicte Lesage : Sirima, le départ, le voyage, aller ailleurs, quitter un endroit, c’est des choses je pense qui portaient un écho certainement fort chez elle.
[voix off] Quand Sirima démarre les essais de voix, Jean-Jacques Goldman en est sûr, il a trouvé l’interprète idéale pour sa chanson. La jeune femme enregistre alors les couplets qui lui sont destinés.
Bernard Schmitt : Sirima avait une voix que les micros aimaient, c’est à dire que non seulement, elle quand on parlait déjà avec elle c’était formidable, mais dans le micro, les ingénieurs du son ils disaient, bon, parfait, bougez rien, c’est elle qu’on veut quoi.
Philippe Delettrez : C’est une voix assez surprenante, parce qu’elle est à la fois en fait posée, assez douce, mais elle peut être aussi extrêmement puissante.
[voix off] Si Jean-Jacques Goldman est enchanté, Sirima est contre toute attente, moins enthousiaste. Alors que d’autres artistes rêveraient d’être à sa place, la jeune femme finalement n’est pas sûre de vouloir se lancer dans l’aventure.
Philippe Delettrez : Le problème de Sirima, c’est plutôt de s’engager en fait dans le monde du show-business, et d’avoir peur en fait, de s’éloigner de la vraie musique. Et elle a peur de perdre ce monde-là. Donc elle hésite, en fait, à s’engager, pis elle sait aussi que ça peut susciter beaucoup de jalousie autour d’elle.
[voix off] Notamment la jalousie de son compagnon, un homme qui exerce le même métier qu’elle, mais qui n’a pas le même succès.
Bénédicte Lesage : Tous les deux, ils jouaient de la musique dans le métro, tous les deux étaient musiciens, Sirima elle avait une grâce immense, voilà lui il n’avait pas l’équivalent, ça a du sûrement jouer dans leurs rapports.
[voix off] Malgré ces premières tensions dans son couple, dix jours après sa rencontre avec Jean-Jacques Goldman, Sirima recontacte le chanteur.
Philippe Delettrez : Elle décide finalement de s’engager parce que en même temps,elle sent bien que c’est la rencontre de deux destins en fait.
[voix off] Une fois le titre enregistré, le duo doit tourner le clip de la chanson. Sirima et Jean-Jacques Goldman s’envolent pour l’Espagne. Sur place, l’entente entre les deux chanteurs est immédiate.
Bernard Schmitt : L’ambiance a été extrêmement chaleureuse et drôle, c’est à dire que Jean-Jacques, faut pas oublier qu’il aime rire, et Sirima, dans sa grande timidité, aimait aussi beaucoup rire.
[voix off] Pendant les quatre jours de tournage, une amitié se lie entre les deux interprètes. Une complicité qui rassure Sirima, alors anxieuse de voir sa vie se transformer.
Bénédicte Lesage : Ca allait vite pour elle, et elle était presque, je dirais pas impressionnée mais plutôt embarquée dans une aventure qui allait loin, qui allait vite, elle s’attendait pas à aller faire un clip, se retrouver dans les feux des projecteurs, qui était quelque chose qui lui faisait je pense très peur.
[voix off] Alors qu’elle termine le tournage du clip, Sirima découvre qu’elle est enceinte. Jusqu’ici, tout sourit à la jeune femme. Pourtant, son entrée dans la lumière va sceller son destin.
Quatre mois après leur rencontre, en novembre 1987, “Là-bas” est dévoilé au public. Le succès du titre est immédiat, le single se vend à près de 600 000 exemplaires, et devient disque d’or.
Elodie Suigo : Faut savoir que la chanson quand elle sort, elle est numéro 2 du Top 50, après elle va rester à peu près 21 semaines en tête des hits.
Pour Jean-Jacques Goldman, c’est un nouveau succès, presque une habitude. Pour Sirima, c’est un choc. Du jour au lendemain et à seulement 23 ans, elle est propulsée au rang de star.
Elodie Suigo : Tout de suite, tout le monde se jette sur cette demoiselle, tout le monde se demande d’où elle vient, c’est incompréhensible, on se dit mais pourquoi moi je l’ai pas repérée avant, y’a plein de producteurs qui la contactent.
Bernard Schmitt : On a tous pensé que ça allait être pour elle le début d’une carrière quoi, que sa voix, sa personnalité, elle composait aussi des chansons, tout ça faisait un tout, on pensait réellement qu’on allait la retrouver.
[voix off] Mais le succès soudain de la jeune femme n’est pas du goût de son compagnon. Alors qu’elle est en pleine ascension, leurs relations s’enveniment.
Elodie Suigo : C’est quelqu’un de très jaloux surtout, et c’est vrai que Sirima, avec le succès de Jean-Jacques Goldman, elle a vraiment attiré les lumières, les regards surtout sur elle. Je pense vraiment que c’était quelqu’un de très intègre, après je pense que lui n’était pas enclin à entendre ce qui se passait et du coup le bonheur de Sirima l’éclaboussait, en quelque sorte.
[voix off] Le 22 février 1988, trois mois après la sortie de “Là-bas”, Sirima donne naissance à son premier enfant. Un an et demi plus tard, son premier 33 tours est mis en vente chez les disquaires. Sirima nage en plein bonheur, mais pour son compagnon, c’est le succès de trop.
Elodie Suigo : Ce qui est triste dans cette histoire, c’est que d’un conte de fées, on a basculé dans un cauchemar.
[voix off] Le 7 décembre 1989, deux ans après la sortie du titre “Là-bas”, Sirima est retrouvée morte dans son appartement parisien. La jeune femme a été poignardée par son compagnon, elle laisse derrière elle son fils, âgé d’un an et demi.
Elodie Suigo : Pour lui c’était inconcevable qu’elle puisse être heureuse sans lui, et au moment où le drame arrive, c’est pas un hasard, c’est qu’elle lui annonce qu’elle veut le quitter en fait, parce qu’elle supporte plus ça.
Bénédicte Lesage : Ce qu’il a fait est absolument abominable et ça m’a rendue extrêmement triste. C’était une artiste qui a émergé et qui a disparu tellement vite.
[voix off] Un drame qui touche Jean-Jacques Goldman en plein cœur. Depuis ce jour, le chanteur n’a plus jamais interprété les couplets chantés par Sirima.
Bénédicte Lesage: “Sirima a tellement bien incarné, de manière tellement forte et juste ce duo, que de la remplacer c’est difficile. Ne pas chanter ses couplets, c’est raconter son absence.
[voix off] Il laisse son public reprendre les mots de celle dont la voix, continuera de faire vivre sa chanson, pour toujours.