Que cache la discrétion de Jean-Jacques Goldman ?
Le Figaro TV, On ne parle que de ça, 27 février 2016 , 27 février 2016
[Histoire familiale tourmentée, culte du secret, rapport à l'argent... Le journaliste Eric Le Bourhis révèle dans son livre "Le mystère Goldman" le mystère qui entoure l'extrême réserve du chanteur retiré du show-biz depuis dix ans.]
Julien Mielcarek : On ne parle que de ça, c'est le chanteur français le plus populaire et pourtant le plus discret, Jean-Jacques Goldman. On va essayer d'en savoir un petit peu plus sur lui, grâce à un livre rédigé par vous, Éric Le Bourhis. Merci d'être au Figaro.
Eric Le Bourhis : Merci.
Julien Mielcarek : J'ai envie de vous demander, dans cette enquête sur le mystère Goldman, qu'est-ce qui vous a le plus surpris ?
Eric Le Bourhis : Ce qui m'a le plus surpris, c'est la singularité de Jean-Jacques Goldman. Moi, j'ai fait partie d'une génération qu'on appelait, avec un peu de dédain, la génération Goldman, parce qu'on trouvait que ces gens-là, ces adolescents des années 80, n'avaient pas d'intérêt et que Jean-Jacques Goldman n'avait pas d'intérêt. Il racontait des bêtises, que c'était un chanteur creux. Et j'ai découvert que, loin de tout ça, Jean-Jacques Goldman a eu une vie et un parcours.
Julien Mielcarek : Alors, on dit que c'est un personnage un peu creux. C'est l'image qu'on peut avoir de lui. La clé, quand on lit votre livre, c'est qu'on découvre qu'il a plutôt eu une enfance, une adolescence, pour le coup, assez douloureuses. Notamment, vous parlez longuement de son demi-frère, Pierre Goldman, militant d'extrême-gauche. Alors, comment résumer le parcours tumultueux de ce demi-frère ?
Eric Le Bourhis : Alors, pour faire simple…
Julien Mielcarek : (l'interrompant) Il va peser lourdement sur l'histoire familiale et donc l'histoire de Jean-Jacques Goldman.
Eric Le Bourhis : Pierre Goldman, c'est donc le demi-frère de Jean-Jacques, qui est plus âgé, qui est un militant d'extrême-gauche qui va basculer, dans les années 60, dans la radicalité et puis plus tard dans le gangstérisme, et qui va être accusé du meurtre de deux pharmaciennes.
Julien Mielcarek : Et qui sera ensuite abattu.
Eric Le Bourhis : Qui finira abattu en pleine rue, en plein Paris, à la fin des années 70. Ce que j'explique dans mon livre - je ne veux pas tomber dans la facilité journalistique qui serait de dire que Pierre Goldman, c'est l'explication de toute la psychologie, de la carrière de Jean-Jacques Goldman - mon approche, c'est de dire que Jean-Jacques Goldman s'est construit à travers deux figures, peut-être celle de son père, Alter, qui était un émigré juif polonais, qui était un héros de la Résistance, un homme juste, intègre, rempli d'idéal, de valeurs, qui a travaillé dur toute sa vie ; et ce demi-frère, plus fantasque, plus trouble, sulfureux. Jean-Jacques Goldman, lui, il était au milieu de ça, il s'est construit une personnalité plus tranquille, plus raisonnable, loin des idéologies.
Julien Mielcarek : On peut comprendre qu'il s'est dit "Moi, je ne veux pas faire de vagues dans ma vie", c'est ça ?
Eric Le Bourhis : Oui, je pense qu'une des clés de sa discrétion, elle est là aussi. En mai 68, le pays s'embrase, lui, Jean-Jacques Goldman, il est pas du tout dans les barricades. Lui, il monte déjà son premier groupe de rock. Il est déjà un peu le patron de ce groupe. Il fait des listes qu'il met sur le frigo pour organiser la semaine. Tous les menus, ils ont un budget. Et c'est lui qui prend les décisions. C'est lui qui gère le truc, le quotidien du groupe. On est très loin de mai 68.
Julien Mielcarek : Oui et puis, c'était pas un étudiant ou un jeune homme qui avait l'air de beaucoup s'amuser - c'est ce que vous racontez dans le livre : il va pas dans les fêtes avec ses amis, il décide de travailler sa musique d'une façon un petit peu monacale, en mangeant son yaourt avant d'aller se coucher. Et pourtant, ça marche pas tout de suite, ça prend même énormément de temps, il se prend beaucoup de revers, de bides. Et vous racontez dans le livre qu'il a quand même, pourtant, toujours cru, une espèce de force tranquille, les échecs arrivent et puis ça glisse sur lui et pourtant il dit "Je suis persuadé, si un jour ça marche, je deviendrai vraiment quelqu'un de très connu."
Eric Le Bourhis : Oui c'est assez surprenant et troublant même de voir ce qu'il dit à l'époque à ses meilleurs amis, que je suis allé voir et qui m'ont parlé. Effectivement, il a déjà cette pré-science qu'un jour ça va marcher pour lui. S'il se fait jeter, pour l'instant, par toutes les maisons de disques, il dit "Je ne suis pas dans le bon espace-temps, ça marchera, je ne m'inquiète pas ».
Julien Mielcarek : Ça veut dire qu'en fait, il rêvait quoi ? Il rêvait d'être connu ?
Eric Le Bourhis : Jean-Jacques Goldman n'a jamais rêvé d'être connu. Les gens que j'ai retrouvés, les membres de ses groupes me le disaient : il faisait son premier groupe. Il y a quelqu'un qui arrive, un musicien, et en fait, Jean-Jacques Goldman qui est le chanteur de ce premier groupe, s'aperçoit que le type a une super voix. Et qu'est-ce qu'il fait, Jean-Jacques Goldman ? Eh bien, il s'efface et il laisse cette personne chanter, avoir le rôle de chanteur de groupe, qui est super important, quand même, dans un groupe. Et lui, il se met en retrait, il joue à la guitare, il donne des conseils. Il va cornaquer le chanteur. Il va être tout de suite dans une approche de producteur. Il va avoir un regard d'organisateur, il va avoir une approche artistique sur ce groupe, enfin voilà, donc son but n'est pas de faire star, d'être une star.
Julien Mielcarek : C'est ce qui lui a posé problème après, sans faire de la psychologie de comptoir, mais de se retrouver en haut de l'affiche, adulé comme ça par un public, c'est quelque chose qu'il a assez mal vécu.
Eric Le Bourhis : Oui, il l'a assez mal vécu, mais je crois qu'en tant que personne particulièrement intelligente, il a très vite senti qu'il arrivait justement au bon moment, comme au cinéma. Le cinéma a vu apparaître des Patrick Dewaere, des Gérard Depardieu, totalement différents des Delon et des Belmondo. Lui, Jean-Jacques Goldman, c'est un peu la même histoire. Il a très vite compris qu'il n'aurait pas besoin de s'incarner en tant que star pour toucher le grand public, même si pendant deux ou trois ans, il a joué le jeu de la médiatisation des années 80.
Julien Mielcarek : Pour percer, il a accepté un petit peu tout ? Tout et n'importe quoi ?
Eric Le Bourhis : Il est intelligent. Dans ces années-là, il fallait toucher le grand public, donc il a joué le jeu de la presse jeune, on l'a vu à la télé dans les émissions Jean-Pierre Foucault, on l'a vu sur France 3 avec Jean-Pierre Descombes.
Julien Mielcarek : En gros, quand il n'a plus eu besoin des médias, il s'est dit : "Si je remplis les salles et que je vends des disques, je ne vais pas m'infliger ça", quoi.
Eric Le Bourhis : Oui, parce que c'est une personnalité très discrète. Il ne faut pas forcément voir ça comme une construction marketing.
Julien Mielcarek : Il n'y a pas de tactique, de stratégie ? Parce que quand on lit le livre, on voit que c'est quelqu'un qui est quand même très bien organisé dans son business, avec son frère qui gère ses affaires, ses investissements.
Eric Le Bourhis : Tous les gens que j'ai rencontrés, y compris ses meilleurs amis, le reconnaissent. Jean-Jacques Goldman est quelqu'un de très organisé, qui a tout prévu. C'est une forme de talent aussi, effectivement. Mais en tout cas, ce n'est pas forcément une pure construction marketing. Jean-Jacques Goldman, c'est quand même quelqu'un de fondamentalement discret, qui n'aime pas être dans la lumière, qui préfère rester dans l'ombre. Le showbiz lui est particulièrement désagréable.
Julien Mielcarek : On lui connaît quand même des écarts, des excès. Vous écrivez : "Le chanteur manie mieux que quiconque l'art du contre-pied et de la provoc"...
Eric Le Bourhis : Oui, c'est vrai.
Julien Mielcarek : C'est pas forcément l'image qu'on peut avoir de lui.
Eric Le Bourhis : Lui-même le reconnaît. Il peut avoir un sens de l'amour propre assez prononcé. Il peut avoir un sentiment de haine assez fort.
Julien Mielcarek : Il y a des exemples comme ça où il est un peu sorti de ses gonds ?
Eric Le Bourhis : Vis-à-vis des journalistes, oui. Les journalistes un peu intellos qui, dans les années 80, ont eu des mots extrêmement durs sur lui. Je conseille à tout le monde d'aller rechercher les papiers. Et c'est vrai que Goldman se faisait traiter de grand dadet, il a eu droit à peu près à tous les qualificatifs possibles et imaginables. Donc c'est vrai que Jean-Jacques Goldman a nourri un sentiment de haine, je crois, on peut le dire, lui-même l'a dit, vis-à-vis d'une certaine presse et de certains journalistes. Et effectivement, il y a eu quelques exemples d'engueulades entre lui et des journalistes. Ça a pu arriver, oui.
Julien Mielcarek : Il a une vie très rangée, aujourd'hui, à Marseille, avec sa nouvelle compagne, leurs enfants, etc. Il y a l'éternelle rengaine de dire "mais si, il va revenir, il prépare son retour, etc." Vous avez réussi à avoir des infos un petit peu fiables là-dessus ?
Eric Le Bourhis : Je crois, oui. Les infos fiables, il serait prétentieux de ma part de vouloir affirmer ce que va faire Jean-Jacques Goldman dans les prochaines années. Mais en tout cas, ses proches m'ont dit que son retour n'était absolument pas d'actualité, même si ces derniers temps, on l'a vu, on a pu le voir sur scène dans le cadre d'événements, de concerts caritatifs.
Julien Mielcarek : Il n'a plus envie, il a perdu la…
Eric Le Bourhis : Alors l'envie, quand on est un artiste, c'est un sentiment un peu volatil, qui peut partir un petit peu, puis revenir, mais je crois que c'est franchement, en tout cas, confirmé qu'effectivement, à un moment de son parcours, il a pu avoir l'impression qu'il commençait à se répéter parfois, Peut-être qu'au niveau artistique, il n'était plus totalement satisfait par ce qu'il proposait. Je crois que... Mais, j'ai envie de vous dire, comme tout créateur qui aurait composé plus de 200 chansons... Et ça, malheureusement, c'est une difficulté qui atteint tout le monde, pas seulement Jean-Jacques Goldman. Mais en tout cas, pour être très clair, son retour n'est pas d'actualité. Les apparitions de Jean-Jacques Goldman se font plutôt dans un cadre qui correspond à un engagement privé de type caritatif, même si d'autres proches m'ont confirmé qu'il avait quand même retrouvé le plaisir de chanter. Donc ça, c'est quand même un message d'espoir : aux derniers Enfoirés, il a fait le bœuf jusqu'à 3h ou 4h du matin avec Jean-Louis Aubert à la guitare, et on ne l'avait pas vu comme ça depuis un petit moment. Donc c'est peut-être annonciateur de bonnes nouvelles.
Julien Mielcarek : Lui qui contrôle, justement, tout ce qu'on peut dire de lui, qui est très discret dans les médias, vous avez eu quelques retours, peut-être pas de lui directement, de son entourage sur le travail que vous venez de faire ?
Eric Le Bourhis : Pour être très clair, quand je me suis lancé dans ce livre, je lui ai écrit une lettre où j'ai expliqué que je pensais avoir une certaine sensibilité par rapport à son parcours, puisque moi-même, j'avais fait partie de la génération Goldman, que je continuais à aimer nombre de ses chansons, voilà. Il m'a répondu, j'ai envie de vous dire "à la Goldman", de façon un petit peu codée. Il m'a envoyé un mail, sympathique d'ailleurs, très sympathique, très joueur. C'est quelqu'un qui manie l'humour aussi avec beaucoup de jubilation, visiblement. Il m'a fait comprendre de façon codée que je pourrais parler à certains de ses proches, qu'en tous cas il ne s'y opposerait pas. Et effectivement, ça m'a permis de pouvoir discuter avec des gens comme Michael Jones ou des gens qui ont été très proches de lui, et d'avoir des témoignages précis sur des aspects de sa personnalité, de sa vie et de son parcours.
Julien Mielcarek : Et on découvre tous ces témoignages et toute cette vie assez tumultueuse au final.
Eric Le Bourhis : Oui, finalement, c'est un personnage de fiction.
Julien Mielcarek : Exactement, dans votre livre "Le Mystère Goldman", aux éditions Prisma. Merci beaucoup, Eric, d'être venu au Figaro.
Eric Le Bourhis : Merci.
