Jean-Jacques Goldman avant ses concerts à Forest-National pour la tournée “En passant”

Jean-Jacques Goldman avant ses concerts à Forest-National pour la tournée “En passant”

Agora, RTBF, 28 mai 1998, Émission présentée par Kerstin Claeys , 28 mai 1998

Kerstin Claeys : Bonsoir à toutes et à tous, bienvenue dans Agora comme toutes les semaines. Avec un invité de marque, ce soir : Jean-Jacques Goldman qui a eu la gentillesse de nous recevoir avant les concerts qu'il a donnés à Bruxelles. C'est une rencontre avec un auteur-compositeur sans artifice que je vous propose. Un homme pour qui musique signifie partage, vérité, respect, émotions. Jean-Jacques Goldman, un artiste déroutant qui intimide par des silences qui en disent plus que de longues phrases, avec ce rien de réserve de ceux qui détestent qu'on les encense. Jean-Jacques Goldman, un musicien qui s'incline devant le talent des autres, qui travaille en osmose avec le public et ses partenaires, qui donne toujours assez, jamais trop. Goldman, un homme qui revendique le fait de n'être rien qu'un homme mais qui ne dédaigne pas pour autant le succès. Ne vous y trompez pas pourtant : dans son cœur, une pluie d'orage qui laisse espérer des matins d'arc-en-ciel et sur ses lèvres, il y a des chansons d'amour qui ne disent pas je t'aime.

[Diffusion d'un extrait de la chanson "On ira"].

Kerstin Claeys : Jean-Jacques Goldman, bonsoir !

Jean-Jacques Goldman : Bonsoir !

Kerstin Claeys : Merci de nous recevoir dans votre loge juste avant ce concert. On a vu, au fil du temps, Jean-Jacques Goldman proposer des concerts sous des versions différentes, certains concerts plus grandioses avec une mise en scène importante, d'autres plus intimistes. Comment avez-vous travaillé pour le concert que vous allez proposer ce soir ?

Jean-Jacques Goldman : Celui-ci, on va essayer de faire un concert intimiste dans une grande salle.

Kerstin Claeys : C'est vrai que ce n'est pas évident comme démarche. Quand on écoute le dernier album, c'est vrai que toutes les chansons ont une ambiance - en tout cas certaines d'entre elles - feutrée, parfois nostalgique. Comment est-ce qu'on adapte ce genre de chanson à une capacité de salle comme on en connaît à Forest-National ? Est-ce qu'il y a un re-travail des chansons ou bien simplement on essaye de créer une ambiance et de ne plus tenir compte de l'immensité du lieu ?

Jean-Jacques Goldman : Je crois que c'est plutôt la deuxième solution parce qu'on ne peut pas trop toucher aux chansons. On ne peut pas faire d'une chanson douce ou intimiste, une espèce de chanson épique. Donc, en respectant les chansons, il faut essayer de créer avec les lumières, avec la scène, avec la façon dont nous sommes situés, une intimité.

Kerstin Claeys : Est-qu'on en vient à oublier parfois le public qui est autour et les milliers de personnes qui sont là ? Est-ce qu'on a l'impression de chanter pour quelques-unes d'entre elles, simplement ?

Jean-Jacques Goldman : Les oublier non, Dieu merci, parce qu'on est quand même là pour ça et puis en plus, c'est ce qui fait la continuité avec le studio. Mais effectivement, ça devient un peu abstrait. C'est-à-dire que vous soyez devant 20 personnes ou devant 8.000 personnes au moment où vous jouez, quoi. Mais on sait qu'on joue devant des gens.

Kerstin Claeys : Est-ce que, tournée après tournée, on devient un meilleur technicien du spectacle ? Et est-ce que chaque série de tournées bénéficie de ce qu'on a appris avant ?

Jean-Jacques Goldman : Il y aura entre, par exemple, les films et la musique, une façon de scénariser un peu la lumière. On apprend beaucoup à simplifier aussi sur le plan musical, de voir ce qui est plus essentiel. Mais je pense que ce qui apprend le plus, ce n'est même pas tant faire des concerts mais d'aller en voir. C'est là, je pense, qu'on a plus : en allant voir les autres, on se rend compte que… on se rend compte de ce qui...

Kerstin Claeys : ... de ce qui marche ou de ce qui ne marche pas ?

Jean-Jacques Goldman : Oui, de ce qui est utile, de ce qui est inutile, de ce qui est touchant ou pas.

Kerstin Claeys : C'est à partir de là qu'on crée, à ce moment-là, quelque chose de neuf peut-être ?

Jean-Jacques Goldman : C'est là où on apprend, où on fait cette expérience-là.

Kerstin Claeys : Au début de votre carrière, il semble que vous n'aimiez pas beaucoup la scène et puis, petit à petit, cet amour de la scène est venu. Comment est-ce qu'on en arrive à ce que la scène devienne un élément primordial de son plaisir d'artiste ?

Jean-Jacques Goldman : Justement, en comprenant que la scène n'est pas forcément une exhibition de soi, c'est aussi éventuellement la fabrication d'un spectacle dont on est un élément. Ça, c'est déjà beaucoup moins responsabilisant. Une chose, c'est en apprenant aussi que le public ne vient pas pour nous faire du mal, quoi; c'est un public qui vient, qui est bienveillant, que je sais connaitre maintenant, avec qui j'ai presque un passé, quoi. Et donc c'est un peu comme si vous, vous arrivez dans une soirée où vous ne connaissez personne : vous avez l'impression que tout le monde vous regarde et vous avez forcément un bouton sur le nez. Et puis vous quand vous arrivez dans une réunion de famille. Là, ça devient un peu quand même des réunions de famille.

Kerstin Claeys : Ici, vous avez déjà un contact avec le public qui existe depuis longtemps. Néanmoins, le trac, il est chaque fois là, chaque fois qu'il y a une entrée en scène ?

Jean-Jacques Goldman : Non, y a de la tension, y a de la concentration, y a de l'excitation mais y a plus ce trac "premier concert" qui empêche physiquement de... d'exister, quoi.

Kerstin Claeys : De mal vivre, peut-être, la première demi-heure de concert. Est-ce qu'un chanteur vedette peut se nourrir en faisant uniquement le parcours classique : studio, promo, scène et puis on recommence. Est-ce qu'à un moment donné, dans une tournée par exemple, on ressent un certain vide, je dirais intellectuel ou affectif ?

Jean-Jacques Goldman : Un chanteur, il peut vivre de ce rythme-là, un auteur-compositeur non ! Nous, on a besoin de vivre des choses pour pouvoir les raconter. Alors là, vous voyez la loge, si je reste là-dedans toute ma vie, il n'y a pas grand-chose à dire, quoi. Donc... Mais par contre, les tournées arrivent en général à un moment où on a envie justement de ce dont vous avez parlé, d'un peu de routine, un peu d'immédiateté comme ça.

Kerstin Claeys : Comment vous procédez pour vous ressourcer entre les tournées ou pendant les tournées ?

Jean-Jacques Goldman : Je vis. Comme tout le monde, quoi. Non ?

Kerstin Claeys : D'expériences humaines, de spectacles vus, peut-être, comme vous nous disiez tout à l'heure ?

Jean-Jacques Goldman : D'acheter son pain, discuter, avoir des problèmes, avoir des plaisirs, de lire des journaux, d'être attentif au monde, quoi. Et intéressé.

[Diffusion de la chanson "On ira" en public]

Kerstin Claeys : Jean-Jacques Goldman, par rapport à un travail de studio qui se doit d'être plus pointu, plus léché, est-ce que ça amène, est-ce qu'on développe une relation plus affective avec ses musiciens ?

Jean-Jacques Goldman : Oui.

Kerstin Claeys : On recherche peut-être moins la perfection et il y a plus de temps qui passe ?

Jean-Jacques Goldman : C'est ça, l'affectif. L'affectif et la mentalité des musiciens et leurs qualités humaines sont absolument primordiales sur une tournée. Non seulement vis-à-vis du public mais aussi vis-à-vis de nous, parce qu'un an ensemble, il est hors de question qu'on ne s'entende pas. Donc effectivement, je vais choisir des musiciens sur scène sur ces bases-là aussi. Évidemment aussi sur leurs capacités musicales, quoi. Mais qui ne sont pas forcément les mêmes que les musiciens de studio.

Kerstin Claeys : Comment se passe le contact entre musiciens sur scène ? Est-ce qu'il y a des petits gestes de connivence ? Est-ce qu'il y a des choses qui ne sont pas perceptibles, peut-être, du public ?

Jean-Jacques Goldman : Bien sûr, oui.

Kerstin Claeys : [Rires.] Vous vous donnez un rythme mutuel quand vous jouez comme ça ?

Jean-Jacques Goldman : Les rendez-vous sur scène...

Kerstin Claeys : Il y a des blagues qui se passent ?

Jean-Jacques Goldman : Oui.

Kerstin Claeys [amusée] : Oui ? [Rires.] Vous ne nous en direz pas plus, si je comprends bien ?

Jean-Jacques Goldman : C'est pas très intéressant. Ce sont plutôt des clins d'œil, des façons de jouer... On vit chaque fois, quand même, des choses inhabituelles, on le sait bien.

Kerstin Claeys : Parlons de vos partenaires de prédilection. Le vrai partenaire, du dernier album en tous cas, c'est Érik Benzi. Musicien hors pair, ex-musicien du groupe Canada, découvreur de talents comme Anggun par exemple... Vous aimez vous entourer, manifestement, d'artistes qui ne sont pas simplement des exécutants mais aussi des créateurs. C'est comme ça que vous envisagez votre démarche musicale ?

Jean-Jacques Goldman : J'en ai besoin. J'en ai besoin. Si je suis capable de faire ce que fait Érik... [Il s'interrompt.] C'est marrant, "c'que féérique", c'est joli ça ! Euh... féériquement, peut-être que je n'aurais pas fait appel à lui, donc au départ je suis intéressé, j'ai besoin de ce qu'il fait, ça m'intéresse. Et puis ensuite, évidemment, si ça peut devenir en plus une histoire amicale, c'est parfait.

Kerstin Claeys : Néanmoins, certains chanteurs restent sur leur piédestal, arrivent avec tout ce qu'ils ont fabriqué eux-mêmes et puis demandent à d'autres simplement d'être les interprètes de leur pensée. Vous, ça n'est pas comme cela que vous concevez les choses ?

Jean-Jacques Goldman : Ben, j'ai peut-être pas non plus les capacités de faire tout ça tout seul, quoi. J'ai besoin d'être aidé.

[Diffusion de la chanson "La vie par procuration" en public.]

Kerstin Claeys : Les collaborateurs de toujours, on les connaît : il y a Carole Fredericks, qu'on retrouve d'ailleurs sur le dernier album; il y a Michael Jones, la collaboration remonte à bien loin, à Taï Phong ; il y a Érik Benzi, dont on vient de parler ; avant ça, il y a eu Sirima, malheureusement disparue ; et puis il y en a eu d'autres, on ne va pas les citer. La musique et le travail, pour vous, ne se conçoivent bien qu'au sein d'un même "clan", d'une même "tribu" ? C'est un peu comme ça qu'on perçoit tous ceux qui entourent Jean-Jacques Goldman.

Jean-Jacques Goldman : Non, pas forcément. Pas forcément. Chaque fois je fais des nouvelles tentatives, avec des musiciens différents aussi, donc effectivement... Je ne vais pas changer pour changer, si je peux travailler avec eux plutôt qu'avec d'autres, évidemment, je préfère. Mais ça n'empêche pas d'être très ouvert - ce qu'ils comprennent très bien eux aussi - d'être très ouvert à d'autres, ne serait-ce que Érik Benzi qui est arrivé assez tard finalement, puisque j'ai commencé à travailler avec lui sur "Fredericks-Goldman-Jones". Donc tout ce que j'avais fait avant, jusqu'à l'album "Entre gris clair et gris foncé", je l'ai fait sans lui. Donc euh...

Kerstin Claeys : Il n'y a donc pas d'obligation...

Jean-Jacques Goldman : Non.

Kerstin Claeys : ... de Jean-Jacques vis-à-vis de ses partenaires ?

Jean-Jacques Goldman : Non, non. Je ne suis pas...

Kerstin Claeys : Il les retrouvera petit à petit, peut-être, un peu par la suite, mais pas systématiquement ?

Jean-Jacques Goldman : Non. Non, non. Je suis avec eux aussi parce que ça m'intéresse, mais pas du tout par fidélité.

Kerstin Claeys : Hum hum. Parlons de ce qui vous a séduit chez l'un ou l'autre, connu du grand public. Chez Carole Fredericks, par exemple, qu'est-ce qui vous a... "flashé" la première fois que vous l'avez vue ou entendue ?

Jean-Jacques Goldman : Carole, c'est vraiment une histoire scénique, au départ. J'ai fait appel à elle pour faire un gospel dans la chanson "Américain". Et puis, quand j'ai vu ce qu'elle dégageait sur scène, ce qu'elle donnait et comment le public la recevait, bon euh... Au début, elle était là pour une chanson, après elle en a fait deux, après elle a fait tout le concert et puis après on... je ne l'ai plus quittée, quoi. Voilà.

Kerstin Claeys : C'est beaucoup plus qu'une voix, c'est une personnalité, finalement ?

Jean-Jacques Goldman : Oui. Oui, oui. Et c'est vraiment essentiellement une personnalité unique, à mon avis. C'est quelqu'un qui est extrêmement généreux sur scène.

Kerstin Clays : Michael Jones ?

Jean-Jacques Goldman : Pfff... Michael c'est...

Kerstin Claeys : Que dire ? [Rires.] Il y a tellement de choses, hein, c'est ça en fait ?

Jean-Jacques Goldman : Oui. [Il prend un temps.] Moi, je trouve que c'est vraiment un très très bon chanteur. Un très très bon chanteur. C'est évidemment un grand guitariste. Et puis il est beaucoup plus que ça, quoi. Moi, il m'est... il est tellement différent de moi, j'ai absolument besoin de lui, quoi. Je crois que même s'il devenait aphone et amputé des doigts, je le prendrais sur les tournées parce que c'est vraiment un interlocuteur, il est extrêmement honnête, compétent, enfin euh... non, c'est vraiment...

Kerstin Claeys : ...quelqu'un de...

Jean-Jacques Goldman : Ouais.

Kerstin Claeys : ...de riche ? Humainement aussi, peut-être ?

Jean-Jacques Goldman : Oui. Ouais, ouais. Et puis, il dégage tellement de choses aussi, c'est invraisemblable de ne pas être avec lui.

Kerstin Claeys : On sent beaucoup d'amour comme ça, dans votre rapport avec vos partenaires musicaux. Il y a vraiment un échange.

Jean-Jacques Goldman : Pas toujours ! Il y en a que j'ai détestés. Il y en a que j'ai renvoyés au milieu d'une tournée. Je...

[Kerstin Claeys rit.]

Jean-Jacques Goldman : Euh... Quand les choses se font, c'est bien. Mais quand elles ne doivent pas se faire, ça ne me dérange pas du tout de pas les faire. Je suis vraiment... J'ai eu à me séparer de personnes, de pas mal de personnes, et quand faut le faire, il faut le faire.

[Diffusion de la chanson "Là-bas" en public.]

Kerstin Claeys : Il y a bien longtemps, vous disiez que votre rêve, ce serait d'être un guitariste jouant dans l'ombre d'un chanteur. Et il y a quelqu'un qu'on retrouve sur votre dernier album et avec qui vous avez en quelque sorte réalisé ce rêve, c'est Gildas Arzel, autre ex du groupe Canada, qui a sorti il y a quelques mois un nouvel album. Sur la pochette préfacée par vous, vous l'aviez présenté comme "un dangereux intégriste en musique et en amitié". Alors moi, quand je l'ai rencontré, j'ai plutôt eu la sensation d'avoir en face de moi un homme qui avait un immense respect pour les VRAIS musiciens, pas les gens fabriqués par des opérations marketing. C'est ça que vous aimez chez lui ?

Jean-Jacques Goldman : Oui, ça va avec ça aussi, oui. Il est incapable de tricher, il est incapable de dire ce qu'il ne pense pas et comme c'est un type extrêmement pointu sur le plan musical, y a rien de plus important pour lui que cette honnêteté-là, quoi.

Kerstin Claeys : Qu'est-ce que vous avez ressenti à jouer avec lui ? Pour lui, presque, puisque ça s'est passé avec Dan Ar Braz aussi.

Jean-Jacques Goldman : D'abord, c'était pas nouveau dans le sens où j'ai fait ça très longtemps, j'étais guitariste... Ça fait longtemps que ça ne m'était pas arrivé mais par contre, je l'ai fait très longtemps avant. Donc j'ai retrouvé ces sensations avec beaucoup de plaisir. Et ensuite, jouer derrière lui, c'est vraiment un grand plaisir. Quand vous chantez avec quelqu'un qui assure vraiment comme ça, vous essayez de faire votre boulot le mieux possible. Et j'ai adoré faire ça. Adoré !

Kerstin Claeys : Même quand on s'appelle Jean-Jacques Goldman, on se sent parfois humble vis-à-vis de certains musiciens ?

Jean-Jacques Goldman : Mais entre musiciens, y a pas de tricherie, y a pas de ventes de disques qui jouent, on sait très bien qui est fort et qui n'est pas fort. Et quand je prends ma guitare ou quand Gildas prend sa guitare, on sait bien qui est l'un et qui est l'autre.

Kerstin Claeys : Hum [sourire entendu.] C'est assez rare quand même, qu'un chanteur vedette que vous êtes, pousse ses collaborateurs, les aide dans leurs entreprises personnelles. Vous avez fait ça à de nombreuses reprises : avec Carole Fredericks, avec Michael Jones, avec Gildas Arzel... C'est une démarche peu commune finalement. Pour vous, ça a l'air d'aller de soi ?

Jean-Jacques Goldman : Ouais, c'est que ça m'intéresse, voilà... Si ce qui m'intéressait, c'était d'aller au festival de Cannes et de monter le tapis, je me débrouillerais pour le faire. Il se trouve que ce qui m'intéresse, c'est de travailler avec des musiciens, de profiter d'eux et de prendre du plaisir qu'ils peuvent me donner, et je vois pas pourquoi je m'en priverais.

[Diffusion de la chanson "Le Coureur".]

Kerstin Claeys : Nous sommes ce soir avec Jean-Jacques Goldman, alors Jean-Jacques Goldman, parlons de votre rapport avec le public. Il y a plus de dix ans vous disiez : "Je respecte mon public, je veux qu'il ait toujours l'occasion de me rendre ce respect".

Jean-Jacques Goldman, l'interrompant : J'ai sûrement pas dit "MON public"...

Kerstin Claeys : C'est peut-être lui... [Rires.]

Jean-Jacques Goldman : C'est une notion que je trouve très étrange, ça.

Kerstin Claeys : "Je respecte LE public" - disons-le comme ça - et "je voudrais qu'il ait toujours l'occasion de me rendre ce respect". C'est quelque chose qui vous tient encore à cœur actuellement ?

Jean-Jacques Goldman : Ouais, je monte sur scène pour les satisfaire, quoi. Donc y a pas eu un moment où on n'a pas... Evidemment, je monte aussi pour me satisfaire moi aussi, parce que ça me fait plaisir. Mais y'a pas un moment dans ce spectacle où on ne s'est pas demandé : "Est-ce que ça va leur plaire ou pas ?", quoi. Voilà.

Kerstin Claeys : Ce qui est assez curieux avec vous - et c'est un phénomène un peu étrange - c'est que vous affichez votre désintérêt pour ce que l'on pense, pour le vedettariat, pour tous les tralalas liés au show business, et que plus vous affichez ce désintérêt, plus le public vous soutient. Est-ce que ça vous conforte dans l'idée que, dans votre cas, les gens sont amoureux des chansons plutôt que du chanteur ?

Jean-Jacques Goldman : Ben, j'ai toujours dit que j'étais vraiment très content d'avoir du succès, quoi. Que ça me permettait de vivre bien, ça me permettait d'être extrêmement indépendant, ça me permettait de pouvoir jouer dans ces circonstances-là et il suffit de côtoyer des gens comme Gildas par exemple, ou comme Érik, pour en connaître le prix, à quel point eux souhaiteraient aussi pouvoir le faire. Donc je n'ai jamais méprisé ça, je suis tout à fait conscient du succès et de la chance que j'ai d'avoir du succès, et j'en profite vraiment pleinement.

Kerstin Claeys : Quand on est devant une salle comme celle devant laquelle vous allez jouer ce soir, qu'est-ce qu'on ressent quand on voit les gens qui sont en parfaite harmonie avec ses pensées, avec ses émotions, est-ce qu'on ressent une grande joie ? Peut-être un sentiment de puissance un peu effrayant ?

Jean-Jacques Goldman : Non, pas du tout de sentiment de puissance. Il m'est arrivé parfois de faire de légers lapsus, de dire des choses qui ont pu être comprises autrement, et immédiatement, il y a un froid dans la salle. Donc je sais très bien que leur attachement à moi est extrêmement conditionnel, c'est-à-dire que si je commence à outrepasser mon rôle, ils vont me sanctionner immédiatement et ils auront raison de le faire. Donc je sais exactement ce qu'ils attendent de moi et moi, ce que je ressens, c'est que je suis vraiment très touché par ça, par cette connivence justement; c'est extrêmement touchant d'écrire des choses, de ressentir des choses et d'avoir des gens qui lèvent le doigt en disant : "C'est marrant, moi je pense pareil". C'est très très très très... très touchant.

Kerstin Claeys : Dans un reportage télé qui vous était consacré, on entendait une fan qui disait : "Si on échange un sourire avec les musiciens, les techniciens, on a l'impression d'exister pour eux, d'être quelqu'un d'important". Alors vous, vous parlez depuis longtemps d'indépendance, d'autonomie de pensée, de liberté. C'est un petit peu en contradiction avec le propos de certains fans. Est-ce que vous avez l'impression que le message, parfois, passe mal entre vous et le public ?

Jean-Jacques Goldman : Je crois que ces gens-là, ce sont ceux qui sont au premier rang, qui sont ici depuis 14 heures, et c'est à peu près 1 % de la salle. Il reste 99 % de la salle qui ne partage pas cette vision des choses.

[Diffusion de la chanson "Nos Mains".]

Kerstin Claeys : Jean Jacques Goldman, vos chansons comme pas mal des précédentes, parlent de paix - il y a "Nos Mains" par exemple - de recherche de la vérité, de partage, d'amitié, d'amour. C'est votre manière de mettre quelque chose de positif dans la balance où il y a beaucoup de choses négatives quand on regarde ce qui se passe autour de nous dans le monde ? C'est votre manière à vous de mettre un petit peu de baume sur ces blessures ?

Jean-Jacques Goldman : Je ne sais pas si cela en met mais enfin, globalement, il y a assez peu de chansons qui soient des appels au meurtre ou à la violence !

Kerstin Claeys : Ah y en a !

Jean-Jacques Goldman : Oui, c'est vrai, dans le rap ou dans le hard rock, c'est vrai... Pfff… [Soupir.] Non, non, non, j'ai pas d'idée, je ne me dis pas "Tiens, je vais jeter des pierres à l'humanité !", je ne me dis pas ça. Tout ce que je peux me dire, parfois, je peux ne pas écrire une chanson trop désespérée, par exemple. À quoi ça sert ? Voilà. Mais euh...

Kerstin Claeys : Mais il n'y a pas un but, une finalité à la chanson quand vous l'écrivez ?

Jean-Jacques Goldman : Si, il y a un but et une finalité, c'est un moment de connivence, je pense que les chansons servent à ça, elles servent à... J'avais fait une chanson qui s'appelait "Que disent les chansons du monde" et elle disait ça : quand la moisson a été bonne ils font une chanson, et puis les paysans sont ensemble, et ils sont contents parce que la moisson a été bonne, et il y a une chanson qui parle des moissons. C'est ça une chanson ! Ça sert à ça ! Quand il y a un mariage, il y a des chansons qui parlent des mariages et puis tout le monde est heureux. C'est une façon de communier sur un moment. Et quand il y a des enterrements aussi, ou quand il y a des angoisses, il y a des chansons pour ça, que vous alliez en Afrique ou... Pour moi, l'âme de la chanson et l'importance de la chanson et ce qu'il y a de magique dans les chansons, c'est ça, c'est cette façon de réunir les gens autour d'une émotion commune.

Kerstin Claeys : À propos de communication, vous parlez beaucoup, ces derniers temps, des gestes, des mimiques, qui parfois mentent moins que les paroles. Vous dites aussi que l'on n'ose pas, dans nos sociétés, aller à la rencontre des gens, les observer. Vous regrettez un peu tout ça, tout ce formalisme comme ça qui fait que... ?

Jean-Jacques Goldman : La mauvaise éducation ! Moi, j'ai été élevé comme beaucoup de gens, avec l'idée que l'habit ne fait pas le moine, hein. C'était quand même ça : faut pas se fier aux apparences, tout ça. C'est faux. Ça, je m'en suis rendu compte avec le temps. Je crois que l'on transporte, dans nos attitudes, dans nos façons d'être, dans nos façons de nous présenter, beaucoup de messages qui ne passent pas forcément par le cerveau d'ailleurs, mais qui sont extrêmement fiables, peut être beaucoup plus fiables qu'un discours par exemple. Voilà. Donc comme c'est une de mes heu...

Kerstin Claeys : Décortiquer ces messages, c'est presque une démarche de psychologue !

Jean-Jacques Goldman : Oui mais on les décortique a posteriori. Vous rencontrez quelqu'un, vous ne savez pas pourquoi il vous a déplu et après, vous comprenez pourquoi. Mais quelque chose vous l'a dit avant, avant votre cerveau, avant votre raison, quelque chose vous l'a fait sentir et voilà. Donc, comme je me suis rendu compte de ça sur le tard parce que j'ai été élevé selon ces idées très larges... il faut aller loin... J'en ai parlé dans une ou deux chansons.

Kerstin Claeys : Vous observez les gens, est ce que vous imaginez parfois qu'on vous observe ?

Jean-Jacques Goldman : Je pense que cela m'arrive, hein ! Quand vous êtes devant quelques milliers de personnes sous la lumière, je me dis qu'il y en a bien un ou deux qui me regardent !

Kerstin Claeys : Je ne parle pas de votre activité professionnelle, je parle plutôt d'un cadre plus privé ou même dans la rue ou à une terrasse de bistrot ?

Jean-Jacques Goldman : Forcément, forcément, forcément.

Kerstin Claeys : Ça vous intimiderait d'être observé comme ça ?

Jean-Jacques Goldman : J'évite de mettre mes doigts dans mon nez ou quelque chose comme ça, maintenant. Je fais plus gaffe ! (rires)

Kerstin Claeys : Dans une des chansons qui se trouvent sur votre dernier album, "Sache que je", vous développez un thème qui, manifestement, vous trotte dans la tête depuis plusieurs années parce qu'à une époque, vous disiez "Je me suis demandé pourquoi je ne disais jamais je t'aime dans une chanson. Je trouve que c'est un mensonge par essence parce qu'il induit une connotation de temps. Je t'aime, ça veut dire implicitement je t'aimerai toujours." C'est ce que vous disiez. Vous disiez aussi "Je t'aime est un mot qui, si tu lui rajoutes quelque chose, ça le diminue, comme je t'aime bien ou je t'aime beaucoup." Je pense que c'est vrai mais d'autre part, est-ce que vous croyez que de ne pas dire je t'aime, c'est aussi ne pas vouloir s'engager ?

Jean-Jacques Goldman : Mais je crois que j'ai tort. Je crois que j'ai tort. On me l'a beaucoup dit, et puis je crois que ceux qui me l'ont dit ont raison et il y en a beaucoup qui m'ont dit ça, qui me disent : "Moi j'ai dit je t'aime et je ne pensais pas pour toujours et je ne pensais pas tout ça et j'avais envie de le dire" et je pense qu'ils ont raison.

Kerstin Claeys [en riant] : Cela vous met mal à l'aise, alors, de chanter cette chanson pendant le spectacle en vous disant "Ben finalement, peut-être que je me suis gouré" ?

Jean-Jacques Goldman : Non, elle n'est pas tout à fait fausse dans ce que je dis mais il y a des façons, probablement, de dire "je t'aime" qui sont beaucoup plus propres que ce que je dis dans la chanson.

[Diffusion de la chanson "Sache que je".]

Kerstin Claeys : Jean-Jacques Goldman, tout le monde connait maintenant vos démêlés avec la presse : certains journalistes vous aiment trop, certains ne vous aiment pas assez, donc peu vous comprennent, finalement. Est-ce que, à votre avis, il y a quand même une évolution dans la façon de penser de certains journalistes à propos de la musique ? À une époque, vous disiez qu'ils étaient trop dogmatiques, trop intellectuels dans leur façon de ressentir la musique. Vous avez l'impression que maintenant, les gens et particulièrement ceux qui écrivent dans la presse, sentent plus la musique et ont une relation plus émotive, plus sensuelle - c'est un mot que vous aimez bien - par rapport à cette musique ou est-ce que rien n'a bougé ?

Jean-Jacques Goldman : En France, non. En France, non. Ils sont globalement soit incompétents, soit prétentieux et malveillants... en tout cas incompétents. Ou alors ils s'en foutent...

Kerstin Claeys : C'est vraiment une réaction classique des artistes qu'on a eu l'occasion de rencontrer ces derniers temps, en disant "Vraiment, on n'en peut plus, on en a marre des gens qui non seulement ne s'intéressent pas mais en plus, démolissent pour le plaisir. On en a ras le bol".

Jean-Jacques Goldman : Ou encensent, de la même façon, c'est-à-dire que... Mais bon, la France, ce n'est pas un pays musical. C'est un pays du mot, c'est un pays d'attitude, d'image, donc on a des gens qui jugent là-dessus. On n'a quasiment pas de chroniqueur spécialiste de la chanson. En général, ce sont des gens qui faisaient la vie des animaux, ou le théâtre, ou la couture, et puis à qui on a dit de s'occuper de la chanson avec un mépris incroyable, quoi. [Rire de Kerstin Claeys.] On vous pose des questions qui sont invraisemblables, invraisemblables ! Donc bon, il faut vivre avec. [Nouveau rire de Kerstin Claeys).]

Kerstin Claeys : Il semble aussi que vous soyez assez réticent quand on vous propose un portrait. C'est le grand dada des journalistes, ça, hein : faire le portrait d'une vedette... Est-ce que pour vous, finalement, une bonne interview c'est une interview qui permette aux gens de s'ouvrir un peu l'esprit, de trouver de nouvelles pistes de réflexion, des trucs curieux par rapport au monde...C'est ça que vous voudriez ?

Jean-Jacques Goldman : Je ne sais pas, je ne sais pas... Je ne peux pas vous dire... Je ne sais pas... Je vis ces choses-là au jour le jour. Il y a des demandes de gens que j'estime et avec lesquels je travaille, et qui me demandent de le faire; je le fais et je trouve pas ça du tout inutile. Mais je sais que nous devons passer par les médias pour simplement rendre compte de notre travail, ne serait-ce que ça. J'avoue ne pas avoir une pensée globale sur le rôle de l'interview. [Rire de Kerstin Claeys.] Et sur ce qu'il faut faire ou pas faire...

Kerstin Claeys : J'ai relevé quand même un propos d'Yves Simon, avec qui vous avez travaillé, qui est votre ami et qui dit de vous : "Beaucoup de gens visités par la célébrité prennent vite l'habitude de faire semblant de tout, faire mine d'écouter, faire mine d'être présents. Apparemment, ils semblent vivants mais habités de crépuscule, ils sont là et ailleurs, des distraits. Lui, dit-il en parlant de vous, rarement pris en flagrant délit d'oubli, il se souvient des visages, d'une confidence". Là aussi c'est une... [Kerstin Claeys s'interrompt en riant, apparemment d'une réaction de Jean-Jacques Goldman.] Oh, c'est joli quand même, non ?

Jean-Jacques Goldman : C'est joli mais c'est pas vrai.

Kerstin Claeys : [Rire.] Comment, c'est pas vrai ?

Jean-Jacques Goldman : Je n'ai aucune mémoire [Rire de Kerstin Claeys.]. Je n'ai aucune mémoire...

Kerstin Claeys : Mais vous, vous ne jouez pas. Enfin, je veux dire : ça se voit !

Jean-Jacques Goldman : Mais pourquoi jouer ? C'est fatigant de jouer.

Kerstin Claeys : Il y a beaucoup d'hommes publics qui mettent un masque comme ça ?

Jean-Jacques Goldman : Peut-être parce qu'ils n'aiment pas leur faciès, donc ils veulent le modifier. Parce que moi, je me suis habitué au mien, maintenant.

[Diffusion de la chanson "Il changeait la vie" en public].

Kerstin Claeys : Jean-Jacques Goldman, on arrive malheureusement en fin d'interview. C'est vrai qu'on aurait pu encore parler de tas et tas de choses. On va parler maintenant, peut-être, de l'avenir avec vous. Est-ce que vous avez l'intention de continuer à écrire pour les autres ? Il y en a eu de nombreux ces derniers temps : Céline Dion pour ne parler que d'elle mais aussi Patricia Kaas, Charlebois et d'autres. Est-ce que vous allez continuer dans le même chemin ?

Jean-Jacques Goldman : Oui, j'espère ! J'adore ça.

Kerstin Claeys : Quelle gratification est-ce que l'on a d'entendre chanter ses chansons par d'autres ?

Jean-Jacques Goldman : Pour moi, la plus grosse émotion que j'ai en dehors de la composition, quand je suis dans une salle et que j'entends... je ne sais pas... Hallyday chanter "L'envie" par exemple, c'est un des moments, pour moi, les plus heureux que j'ai dans ce métier. Et quand Céline chante une chanson et que je suis dans la salle, ou quand j'entends Patricia - là, je suis allé la voir chanter “Je voudrais la connaître" - et que je vois les gens, cette relation dont je suis un peu exclu tout à coup, tout en en étant à l'origine, c'est vraiment une sensation de plénitude que je ressens à ce moment-là.

Kerstin Claeys : Quand on offre une chanson à quelqu'un, est-ce qu'on reçoit cette chanson soi-même ? Une espèce de double cadeau, de double partage comme ça ?

Jean-Jacques Goldman : [Silence.] C'est-à-dire qu'il y a certains interprètes qui bonifient votre chanson, ce qui est assez difficile et ce qui est assez rare. En général, vous avez une chanson dans la tête, qui est un rêve, qui est une supposition; et tout à coup, il va falloir l'entendre et une fois sur dix, la supposition était plus belle que la réalité. Et il y a certains interprètes qui vous la mettent pareille et même qui vous la rendent plus belle.

Kerstin Claeys : Et c'est magique à ce moment-là...

Jean-Jacques Goldman : Alors là, là... Là, vous remerciez, quoi. Vous avez l'impression que vous avez effectivement reçu un cadeau.

Kerstin Claeys : À propos de cadeau, vous en avez faits à votre manière plusieurs, des cadeaux, en vous impliquant beaucoup dans des opérations au profit de causes humanitaires diverses : Amnesty International par exemple, les Restos du Cœur et il y en a eu pas mal d'autres. Est-ce qu'à l'avenir, vous comptez encore amplifier cette activité ?

Jean-Jacques Goldman : Non. Je crois que ça, ce sont des actes comme vous, vous avez une quête : la Croix-Rouge. Vous êtes touchée par quelque chose et vous avez pris vos billets et voilà. Moi, c'est un peu la même chose; ce n'est pas vraiment militant, c'est un peu de mauvaise conscience du bonheur qu'on a, un peu de solidarité par rapport à ceux qui n'ont pas, ou des choses comme ça. Mais ce n'est pas plus généreux que ça.

Kerstin Claeys : Les projets, dans l'immédiat, quels sont-ils ? A part la tournée, bien sûr ?

Jean-Jacques Goldman : Non, pour l'instant il n'y a que ça, cette tournée. J'ai des choses à finir quand la tournée s'arrête mais je n'ai pas de projets nouveaux d'ici cette tournée qui se terminera vers le mois de décembre

Kerstin Claeys : Ce qui fait déjà [rire] un beau paquet de concerts ! Jean-Jacques Goldman, un grand merci. On verra votre concert tout à l'heure avec vraiment grand plaisir et puis j'espère que l'on se retrouvera un jour [rire] ou l'autre, à l'occasion peut-être de la sortie d'un prochain album ou d’un prochain concert. Merci à vous.

Jean-Jacques Goldman : Merci bien.

Kerstin Claeys : Bonsoir...

[Diffusion de la chanson "Puisque tu pars" en public].

crédits Luc Andries

Infos pratiques
  • Retranscription : Marianne Cassini-Chambouvet, Sandrine Descargues, Laurent Guillot, Chloé Lili, Orianne Onyme, Luc Andries
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