Jean-Jacques Goldman et le Cœur de l'Année Rouge
Le Soir, 8 décembre 1993 , 8 décembre 1993
Jean-Jacques Goldman et le coeur de l'année rouge
Rouge sang, rouge baiser. Rouge-gorge, rouge comme l'armée et les drapeaux. Le nouvel album de Jean-Jacques Goldman (toujours sous l'intitulé du triumvirat Fredericks/Gold-man/Jones) s'appelle «Rouge» et vient de sortir. Comme la plage titulaire, avec Un monde nouveau, tu comprends/ Rien ne sera plus comme avant/ C'est la fin de l'histoire, le rouge après le noir…
Goldman n'a pas attendu cette année pour être à gauche. Chanteur engagé humanitairement, il a toujours défendu ces idées progressistes bafouées aussi bien par le système communiste tel qu'il a été appliqué durant près d'un siècle dans les pays de l'Est que par ceux qui se sont félicités de la chute de ce même système. L'histoire passe, les idées restent. De Marx à «Germinal», tout reste à faire, à commencer par la révolution, celle des cœurs et des mœurs politiques. Le chômage et l'exploitation des hommes dans le troisième monde n'ont rien perdu de leur actualité. C'est tout cela qui fâche et fait encore courir Jean-Jacques qui n'a pas oublié son demi-frère Pierre Goldman, combattant sacrifié de mai 68, passé du gauchisme au banditisme. Condamné à perpétuité en 1974 pour le meurtre de deux pharmaciennes, son procès a été révisé, Pierre Goldman a été rejugé et acquitté en 1976 avant d'être assassiné trois ans plus tard par l'organisation d'extrême droite «Honneur de la police».
Jean-Jacques en a rarement parlé, fuyant en quelque sorte de mauvais cauchemars. Mais on ne peut ainsi impunément vivre dans un monde entre gris-clair et gris foncé et se contenter de concerts des Enfoirés pour les Restos du cœur, de «SOS racisme» ou d'être un «Chanteur sans frontière». Sans doute piqué au vif par le livre de Thierry Séchan, «Nos amis chanteurs», où le frère de Renaud lui reprochait une fadeur mesurée, une banalité raisonnée, JJG passe donc du gris au rouge vif, avec des chansons appelant un chat un chat. Rêvant d'un monde nouveau après avoir dénoncé ces discours à prix modique, des langues de bois démodées/ Même un président pathétique, cynique et boursouflé... C'est un vieux monde à oublier/ Restent nos rêves et nos espoirs pour tout recommencer. Jean-Jacques veut tout balayer, il veut respirer. Et en attendant, il se réfugie dans l'amour, Serre-moi fort/ Serre-moi encore, petite/ Ferme tes bras, ferme la porte/ Aux diables qui m'emportent. Et la fraternité: Nous combattrons pendant 1.000 ans/ Jusqu'au dernier sang... Frères, frères de pleurs, frères douleurs/ Du même acier dans les mêmes ventres déchirés.
Rouge en livre et en cinéma
Cet acier qui a servi en guise de boîtier métallique, Jean-Jacques s'en était déjà servi pour l'album «Sur scène», témoignage de sa tournée de 91-92. Mais cette fois, le sang coule sur les bas-reliefs. Et comme si cela ne suffisait pas, le trio est allé enregistrer entre Bruxelles, Paris et Aix-en-Provence mais aussi à Moscou, en compagnie des Chœurs de l'Armée rouge, et en Bulgarie avec le chœur Trakia. Ce qui donne une ampleur et une solide touche de pathos sur une musique très «goldmanienne» (avec petite allusion à Mark Knopfler) qui cherche davantage à porter un message qu'à surprendre.
Le projet «Rouge» est aussi un livre paraissant lundi prochain chez Hachette. Le livre, contenant le CD de Fredericks/Gold-man/Jones, est conçu autour des chansons signées JJG avec des illustrations de Lorenzo Mattotti, célèbre illustrateur italien, et des nouvelles de Sorj Chalandon, reporter à «Libération».
Le nouveau «Petit Livre rouge» pour les générations futures se veut un manifeste de l'espoir, pour une nouvelle société qui se détache de ce profil bas (qui a parlé de Bruel?) pour lever le point et rassembler les âmes malades de ses idéologies déçues sinon disparues.
Quitte à ressortir l'imagerie du «réalisme socialiste» détournée de son contexte historique. La passion actuelle du cinéma pour la couleur rouge (de «Adieu ma concubine» à «Little Buddha» en passant par «M. Butterfly») n'est pas étrangère à cette vague de sentiments préférant la couleur sang au noir d'un (post?)fascisme suspect.
Fredericks/Goldman/Jones: «Rouge» (CD Columbia; distr. Sony et livre-CD distr. Hachette).
Les Chœurs de l'Armée rouge donneront un concert ce jeudi 23 décembre en la salle des fêtes de l'hôtel de ville de Charleroi. Infos au 071-31.32.91.
Fredericks/Goldman/Jones sera au Zénith de Paris du 13 au 19 mai 1994. Infos au 33-47.46.92.00.